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En lâchant 2 400 crapauds contre un scarabée, l’Australie a créé une invasion de 200 millions d’individus

Publié par Cassandre le 24 Juil 2026 à 18:48
Crapaud buffle géant sur sol rouge australien au crépuscule

En 1935, un scarabée menaçait les champs de canne à sucre australiens. La solution semblait simple : importer un prédateur naturel venu d’Amérique. Personne n’imaginait alors que ce geste allait déclencher l’une des pires catastrophes écologiques du siècle, une invasion tellement massive qu’elle continue aujourd’hui de gagner du terrain, kilomètre après kilomètre.

Un scarabée, une conférence, et une décision prise à la va-vite

Tout commence par un ravageur bien réel : le Dermolepida albohirtum, un scarabée dont les larves dévorent les racines des plants de canne à sucre dans le Queensland. En 1932, un pathologiste australien entend parler, lors d’une conférence à Porto Rico, d’un crapaud américain réputé efficace contre ce type de nuisible.

Trois ans plus tard, l’entomologiste Reginald Mungomery part chercher une population reproductrice à Hawaï. Aucune étude d’impact environnemental n’est menée. Personne ne vérifie même que l’animal mangera réellement sa cible, un peu comme cette autre espèce qui colonise silencieusement le territoire français aujourd’hui.

En août 1935, 2 400 crapauds sont relâchés près de Gordonvale. Résultat immédiat : incapables de grimper le long des tiges de canne à sucre, ils ignorent totalement leur cible.

Un entomologiste de l’époque, Walter Froggatt, avait pourtant averti dès 1935 que cet animal, immunisé et se reproduisant toute l’année, deviendrait un fléau comparable au lapin. Personne ne l’a écouté, à l’image de ces alertes environnementales qu’on retrouve parfois sur d’autres phénomènes naturels ignorés trop longtemps.

Une progression qui a quadruplé de vitesse en un siècle

Neuf décennies plus tard, les descendants de ces 2 400 individus se comptent par centaines de millions. Le crapaud buffle a colonisé 1,2 million de kilomètres carrés, une surface plus vaste que la France et l’Espagne réunies.

Ce qui frappe surtout, c’est l’accélération. Dans les décennies suivant leur lâcher, les crapauds progressaient d’un à quinze kilomètres par an. Aujourd’hui, sur le front de colonisation le plus actif, ils avancent de 40 à 60 kilomètres chaque année. La vitesse a littéralement quadruplé, un rythme d’expansion qui rappelle à quel point certains équilibres naturels peuvent basculer vite, comme le montre cette autre invasion qui touche déjà des milliers de foyers.

La cause tient à une sélection naturelle express. Les crapauds en tête d’invasion héritent, génération après génération, de pattes plus longues et de corps plus massifs.

Les études de radio-pistage confirment l’écart : les crapauds du cœur du territoire se déplacent de moins de 10 mètres par nuit, contre plus de 200 mètres pour ceux du front d’invasion. Les meilleurs marcheurs se reproduisent en tête de cortège, et leurs petits héritent des mêmes attributs.

En 2009, ils avaient déjà franchi la frontière de l’Australie-Occidentale, à plus de 2 000 kilomètres du site initial, un exploit rendu possible aussi par le développement du réseau d’infrastructures qui leur ouvre de nouveaux couloirs.

Chercheur examinant un crapaud buffle près de champs de canne

Une toxine mortelle et un cannibalisme qui sauve (un peu) la mise

Le danger que représentent certains animaux invasifs pour la faune locale se vérifie ici de façon brutale. Le crapaud buffle sécrète par ses glandes parotides une toxine capable de tuer des serpents, des varans, des quolls et même de jeunes crocodiles qui tentent de le croquer. Aucun prédateur local n’a évolué avec cette molécule, donc aucun ne sait s’en méfier.

L’Australie ne dispose ni de prédateurs ni de maladies capables de réguler la population. Une seule femelle peut pondre entre 8 000 et 30 000 œufs en une seule fois, contre 1 000 à 2 000 œufs annuels pour une grenouille australienne native. L’écart de fécondité explique à lui seul l’ampleur du désastre.

Ironiquement, la seule mécanique qui ralentit un peu la machine vient de l’espèce elle-même. Une étude publiée en 2021 dans la revue PNAS a révélé que les têtards dévorent leurs propres congénères à peine sortis de l’œuf, anéantissant plus de 99% des nouveau-nés d’une couvée. La biologiste Jayna DeVore explique ce cannibalisme par une compétition inédite pour les ressources, devenue si intense qu’elle a sculpté ce comportement en moins d’un siècle.

Aujourd’hui, les autorités australiennes hésitent encore entre piégeage coûteux et acceptation résignée. Certains biologistes évoquent même l’arrivée prochaine du crapaud buffle dans des métropoles comme Perth ou Adélaïde. Un siècle après une décision prise sans la moindre étude d’impact, la facture écologique continue de s’allonger, kilomètre après kilomètre. La prochaine fois qu’une solution miracle semble trop simple pour être vraie, elle l’est probablement.

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