Pendant 50 ans, on l’a appelé le guépard américain : son ADN de 31 000 ans révèle une parenté insoupçonnée

Il dormait dans le pergélisol canadien depuis plus de 31 000 ans. Son squelette fin, ses pattes interminables, tout laissait penser à un guépard miniature perdu en Amérique du Nord. Pendant un demi-siècle, les scientifiques l’ont même baptisé ainsi.
Mais une équipe américaine vient de lire son génome pour la première fois. Et la parenté qu’ils ont trouvée n’a rien à voir avec celle qu’on imaginait.
Un félin des glaces mal étiqueté depuis les années 1970
Le Miracinonyx trumani a longtemps porté le surnom de « guépard américain », uniquement à cause de sa silhouette filiforme et de ses pattes avant démesurées. Cette ressemblance frappante avec les guépards d’Afrique ou d’Asie avait suffi, dans les années 1970, à ranger l’animal dans la même famille sans jamais vérifier son ADN.
C’est ce vide scientifique que l’étude publiée le 4 septembre 2026 dans Current Biology vient combler. Une équipe de l’université de Californie à Santa Cruz a séquencé, pour la première fois, des génomes nucléaires complets de l’espèce, à partir de quatre spécimens fossiles exceptionnellement bien conservés. Un travail rendu possible uniquement grâce au froid extrême, seule condition capable de préserver de l’ADN aussi ancien pendant des millénaires.
Cette découverte n’est pas isolée : les grands glaciers et les sols gelés continuent de livrer des surprises, comme le rappelle cette série de découvertes hors normes qui s’enchaînent depuis quelques années. Chaque fossile arraché à la glace peut, comme celui-ci, faire tomber un dogme vieux de plusieurs décennies.
La question qui obsédait les chercheurs restait entière : à qui ce félin ressemblait-il vraiment, une fois débarrassé de son apparence ? Et si l’évolution jouait parfois des tours à ceux qui se fient uniquement à la forme des os ?
Le puma, et non le guépard, était son plus proche cousin
Les analyses phylogénomiques sont sans appel : Miracinonyx trumani est l’espèce sœur des pumas actuels, avec une séparation estimée à environ 2,6 millions d’années. Aucun lien de parenté proche avec les guépards d’Afrique ou d’Asie. La ressemblance qui lui a valu son surnom n’était qu’une coïncidence de l’évolution.
Les chercheurs ont comparé un génome couvert 22 fois sur un individu du Wyoming daté de 23 500 ans, et un génome couvert 38 fois sur le spécimen le mieux préservé du Yukon, à neuf autres espèces de félins représentant les grandes lignées du groupe. Cette séparation coïncide, précisent les auteurs, avec une période de refroidissement rapide en Amérique du Nord, marquée par l’expansion soudaine des grandes prairies.
Le corps allongé et les cavités nasales élargies de l’animal ne racontent donc pas une histoire de famille, mais une histoire de pression environnementale. Deux lignées séparées, guépard et Miracinonyx, ont développé chacune de leur côté les mêmes outils anatomiques pour chasser dans des paysages ouverts.
Un cas d’école de convergence évolutive, l’un des plus frappants jamais documentés chez les félins, un peu à l’image de ces surprises que révèle aussi l’anatomie des félins actuels quand on l’étudie de près.

Repêché dans l’Arctique, il se nourrissait de saumon
Le détail le plus troublant de cette histoire vient des fossiles retrouvés au Yukon, dans les grottes de Bluefish et à Upper Quartz Creek. Ils repoussent la carte connue de l’espèce de plus de vingt degrés de latitude vers le nord, jusque dans l’Arctique canadien. Deux de ces spécimens avaient d’abord été identifiés à tort comme de simples pumas, tant leur localisation semblait improbable pour l’espèce.
L’analyse des isotopes stables contenus dans le collagène osseux a permis de reconstituer le régime alimentaire de ces animaux morts il y a des millénaires. L’individu du Wyoming présentait des valeurs typiques d’un chasseur généraliste de prairie, se nourrissant probablement d’antilocapres, de chevaux ou de bisons. Rien d’étonnant pour un félin des plaines.
Mais les populations arctiques affichaient des valeurs d’azote environ six parts pour mille plus élevées que les autres carnivores régionaux, une signature qui s’explique le mieux par une dépendance au saumon remontant les rivières depuis l’océan.
Un sprinter taillé pour la course à vue s’est ainsi retrouvé, à l’autre bout de son territoire, à guetter des poissons migrateurs.
L’espèce s’est éteinte il y a environ 13 000 ans, en même temps que la majeure partie de la mégafaune nord-américaine, victime d’un déclin lent plutôt que d’un effondrement brutal.
Pendant cinquante ans, un squelette fin a suffi à ranger cet animal dans la mauvaise case. Son ADN vient de rappeler que l’apparence ne dit jamais tout de la filiation. La prochaine découverte gelée cache-t-elle, elle aussi, une identité totalement différente de ce que ses os laissent croire ?