Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Science

En 1949, cinq chats lâchés sur une île ont fait disparaître 455 000 oiseaux marins par an

Publié par Cassandre le 23 Août 2026 à 10:00

En 1949, sur une île perdue près de l’Antarctique, quelqu’un a eu une idée en apparence anodine : lâcher cinq chats pour chasser les souris. Personne n’imaginait alors ce que ce geste allait déclencher. Des décennies plus tard, le bilan donne le vertige, et l’histoire de l’île Marion reste l’un des exemples les plus édifiants de catastrophe écologique en chaîne.

Une île isolée, un problème banal, une solution qui tourne mal

L’île Marion appartient à l’Afrique du Sud. Perdue dans l’océan Austral, elle abrite une station scientifique où les souris pullulent depuis un moment. En 1949, la solution semble évidente : introduire des chats domestiques pour réguler ces rongeurs envahissants. Cinq félins sont donc relâchés sur ce bout de terre isolé, sans étude d’impact, sans anticipation des conséquences.

Le hic, c’est que Marion ne possède aucun grand prédateur naturel. Pas de concurrence, pas de maladie qui les freine, pas de chasseur pour limiter leur nombre. Les chats trouvent là un territoire idéal, un peu comme ces vaches abandonnées sur une île isolée en 1871 qui ont surpris les scientifiques bien plus tard. En quelques décennies, la population explose : les cinq individus initiaux deviennent entre 2 500 et 3 400 chats.

Une prolifération à cette échelle a forcément des répercussions, et Marion n’a pas fait exception. Les souris, aussi nombreuses soient-elles, ne suffisent bientôt plus à nourrir cette armée féline. Un déséquilibre qui va rappeler d’autres décisions prises sans mesurer les conséquences à long terme.

Quand les chats se tournent vers les oiseaux marins

Opportunistes, les chats affamés se rabattent sur une ressource bien plus accessible : les oiseaux marins qui nichent sur l’île par millions. Albatros, pétrels et autres espèces nidificatrices deviennent des proies faciles. Immobiles sur leurs nids, oisillons comme adultes couveurs n’ont aucune chance face à des prédateurs devenus incontrôlables.

Ce basculement alimentaire illustre un phénomène classique en écologie insulaire : un prédateur introduit sans limite naturelle finit toujours par exploiter la proie la plus vulnérable, quitte à bouleverser toute la chaîne du vivant. Sur Marion, une espèce entière de pétrel, Pelecanoides urinatrix, disparaît purement et simplement, victime directe de cette prédation massive.

Les chiffres, une fois établis, glacent le sang. Vers 1980, ces chats ensauvagés tuent chaque année environ 450 000 oiseaux marins, certaines estimations grimpant même à 455 000 volatiles abattus annuellement. Un carnage silencieux, loin des regards, comme certains phénomènes naturels qui progressent sans que personne ne s’en aperçoive.

Le drame prend une dimension particulière quand on sait que Marion concentre, avec les îles voisines, près de 90 % de la biodiversité végétale et animale de tout l’océan Austral, dont 40 % des effectifs mondiaux d’albatros hurleurs, une espèce déjà classée vulnérable.

L’éradication réussie qui a créé un nouveau problème

Face à l’ampleur du désastre, les autorités sud-africaines lancent en 1977 ce qui deviendra, à l’époque, le plus ambitieux programme d’éradication de chats jamais mené au monde. La méthode combine capture et euthanasie, battues avec chiens et fusils, empoisonnement au fluoroacétate de sodium, et même l’introduction volontaire d’un virus mortel pour les félins mais inoffensif pour le reste de l’île.

Cette campagne éprouvante finit par payer : l’île Marion est aujourd’hui officiellement débarrassée de ses chats. Mais la nature déteste le vide. Sans prédateur pour les contenir, les souris ont recommencé à proliférer, et certaines s’attaquent désormais directement aux poussins d’albatros, aggravant la situation d’espèces déjà fragilisées.

Les pétrels des terriers, qui peinaient à se relever des ravages félins, doivent maintenant composer avec cette nouvelle menace, un rebondissement qui rappelle que résoudre un problème peut parfois en créer un autre.

Il existe pourtant une lueur d’espoir. Sur l’île Lord Howe, en Australie, l’éradication des rongeurs a permis au taux de reproduction du pétrel à ailes noires de bondir de 2,5 % à 67 % presque immédiatement. Un signal qui laisse penser que Marion pourrait, à son tour, retrouver un équilibre durable.

Cinq chats, moins de trente ans, et un écosystème entier bouleversé pour un siècle : voilà ce que raconte vraiment l’île Marion. Combien d’autres confettis de terre, aux quatre coins du globe, portent encore les stigmates silencieux d’une décision prise à la légère il y a plusieurs décennies ?

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *