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La marche latérale des crabes n’est apparue qu’une seule fois en 200 millions d’années

Publié par Elsa Fanjul le 24 Mai 2026 à 20:30
Crabe marchant de côté sur des rochers humides au bord de l'océan

La nature adore fabriquer des crabes. Le phénomène porte même un nom — la carcinisation — et il s’est produit au moins cinq fois chez des espèces qui n’ont aucun lien de parenté. Pourtant, leur célèbre déplacement de côté, lui, constitue une exception spectaculaire. Selon une étude récente, cette locomotion latérale n’a émergé qu’une seule fois au cours de l’évolution, il y a environ 200 millions d’années. Et la raison suspectée est étonnamment… défensive.

La carcinisation : quand l’évolution réinvente le crabe au moins 5 fois

Depuis 1916, les biologistes savent que la sélection naturelle converge régulièrement vers le même plan corporel trapu, aplati, doté d’une carapace large et de pinces puissantes. Ce schéma, baptisé carcinisation, a été identifié chez au moins cinq lignées distinctes de crustacés décapodes — crabes, homards, crevettes et langoustes — et même chez certains arachnides. Concrètement, des animaux sans ancêtre commun récent finissent par se ressembler parce qu’ils affrontent les mêmes pressions : prédateurs, courants, accès aux proies.

La carapace offre une armure efficace. Les pattes courtes garantissent stabilité et agilité sur les fonds rocheux. Les pinces facilitent la capture de nourriture. Autant d’avantages qui expliquent pourquoi l’évolution revient sans cesse à cette recette gagnante, un peu comme certains traits d’intelligence apparaissent chez des espèces très éloignées. Mais si la forme « crabe » est un classique du vivant, un détail clé résiste à la reproduction : la façon dont ces animaux marchent.

Une étude sur 344 espèces révèle l’origine unique de cette démarche

Des chercheurs de l’université de Nagasaki, menés par Yuuki Kawabata, ont analysé le mode de déplacement de 50 vrais crabes (brachyoures) et comparé les génomes de 344 espèces de crustacés. Leurs résultats, publiés dans la revue eLife, sont sans ambiguïté : sur les 50 spécimens étudiés, 35 se déplacent latéralement. Et tous descendent d’un unique ancêtre commun situé à la base du groupe des Eubrachyura.

Le plus surprenant ? Cet ancêtre marchait vers l’avant. La transition vers le déplacement de côté ne s’est produite qu’une seule fois, puis s’est transmise à l’ensemble de la branche. « Cet événement unique contraste fortement avec la carcinisation, qui s’est produite à plusieurs reprises chez les décapodes », souligne l’équipe. Autrement dit, l’évolution a réinventé le corps du crabe cinq fois, mais n’a inventé qu’une seule fois sa démarche la plus emblématique. Reste à comprendre pourquoi un trait aussi efficace n’a jamais été répliqué chez d’autres crustacés.

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Une stratégie défensive vieille de 200 millions d’années toujours efficace

Si certains prédateurs misent sur le camouflage, les crabes auraient choisi la confusion. L’hypothèse privilégiée par Kawabata est que la marche latérale constituait à l’origine une stratégie anti-prédateurs. Se déplacer de côté désoriente l’attaquant, qui peine à anticiper la trajectoire de sa proie. Un avantage suffisant pour persister pendant 200 millions d’années sans être remis en cause par la sélection naturelle.

« Un tel trait a probablement contribué à leur succès écologique », estime Kawabata. Et quel succès : les brachyoures comptent aujourd’hui des milliers d’espèces, des abysses aux mangroves tropicales. En 2023, une autre étude avait déjà montré que les crabes continuaient d’évoluer pour passer de la mer à la terre — et inversement. Leur plan corporel reste donc en perpétuelle adaptation, mais cette démarche latérale, elle, demeure figée depuis le Trias. Un seul essai, et le bon.

La nature n’a eu besoin que d’une tentative pour inventer la marche de côté — et n’a jamais jugé utile de recommencer. Si même l’évolution refuse de se répéter sur ce point, peut-être faut-il y voir le signe d’un coup de génie biologique. Reste une question fascinante : quels autres traits, chez d’autres espèces, n’ont émergé qu’une seule fois dans l’histoire du vivant ?

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