En 1960, l’URSS a asséché un lac grand comme la Belgique pour planter du coton

Il y a soixante-cinq ans, cargos et pêcheurs sillonnaient encore la mer d’Aral, la quatrième plus vaste étendue lacustre du globe. Aujourd’hui, à cet endroit précis, s’étend une steppe blanchâtre où rien ne pousse. Ce n’est pas le climat qui a fait disparaître ce lac situé entre Kazakhstan et Ouzbékistan, mais une décision politique prise à Moscou en 1960. Ses conséquences ont dépassé tout ce que les planificateurs soviétiques avaient imaginé.
Une obsession du coton qui vire à l’aveuglement
Dans les années 1950, l’URSS veut s’affranchir des importations de coton pour son industrie textile. L’Asie centrale devient son grenier, sans considération pour l’aridité de la région. Cette culture est pourtant immensément gourmande en eau, un problème que la planification soviétique choisit d’ignorer purement et simplement.
La solution retenue frappe par sa radicalité : détourner l’Amou-Daria et le Syr-Daria, les deux fleuves qui nourrissaient le lac depuis des millénaires. Des canaux géants sont construits, bien plus larges que les réseaux préexistants. La surface irriguée grimpe de 4,5 millions d’hectares au milieu du XXe siècle à 7 millions dans les années 1990. Ce genre de décisions rappelle d’autres détournements de fleuves géopolitiques qui bouleversent aujourd’hui l’équilibre de régions entières, ou encore l’assèchement en cours de l’Euphrate, autre fleuve millénaire menacé.
90% du débit siphonné, un lac condamné en quelques décennies
Dès les années 1960, le débit d’eau alimentant la mer d’Aral commence à chuter de manière alarmante. Les programmes d’irrigation en amont, destinés au riz et au coton, absorbent plus de 90% du débit naturel provenant des montagnes environnantes. La mer n’a alors plus aucune chance de survie.
Le résultat se mesure en kilomètres carrés : environ 27 000 km² d’anciens fonds marins se sont asséchés, soit l’équivalent de la Belgique entière recouverte d’une croûte de sel craquelée. Cette étendue stérile porte un nom, l’Aralkum, et elle n’a jamais été colonisée par l’agriculture censée justifier ce sacrifice. Entre 1960 et l’an 2000, la superficie du lac a été divisée par deux, et son volume a chuté de plus de 90% par rapport aux niveaux du milieu du siècle dernier, un effondrement qui rappelle les scénarios les plus sombres évoqués par certains chercheurs sur l’avenir des ressources vitales de la planète, ou encore les inquiétudes autour des équilibres écologiques fragilisés en France par des décisions humaines mal anticipées.

Le sel voyage jusqu’au Japon, les femmes enceintes paient le prix
Ce qui rend ce désastre unique, c’est qu’il ne s’arrête pas aux frontières de l’Asie centrale. Le fond marin asséché émet chaque année jusqu’à 150 millions de tonnes de poussières salées, transportées par les vents jusque dans les pays nordiques et au Japon, selon les scientifiques cités par Wildticket Asia. Sur les populations riveraines, l’effet est direct : ces tempêtes provoquent des anémies touchant 80% des femmes enceintes et des cancers de l’estomac.
La pêche a purement disparu, la salinité ayant tué la quasi-totalité des poissons ; seule une espèce mutante de sole a survécu à ce changement radical. L’assèchement a même modifié le climat local en réduisant l’évaporation et donc les précipitations, un cercle vicieux documenté par le CNES. Depuis 2005, le barrage de Kokaral a sauvé la petite mer d’Aral au nord, où la pêche a repris dès 2013, mais la Grande Aral au sud continue de s’assécher. Un ancien secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, avait qualifié ce désastre de « l’une des pires catastrophes environnementales de la planète ».
Soixante-cinq ans après les premiers coups de pelle, l’Aralkum continue son avancée silencieuse vers le sud. La leçon tient en une phrase : on ne détourne pas impunément deux fleuves millénaires sans en payer le prix, des décennies plus tard, jusque dans les poumons d’enfants nés bien après la décision. D’autres régions du monde regardent-elles vraiment cette histoire avant de faire les mêmes choix ?