Pendant 22 ans, l’armée américaine a payé des voyants : ce qui a stoppé le programme n’était ni un scandale ni le Congrès
Et si l’arme secrète de la guerre froide n’était ni un missile, ni un espion, mais un homme assis dans une pièce fermée, les yeux clos ? Pendant plus de vingt ans, l’armée américaine puis la CIA ont réellement financé des « voyants » censés lire des secrets militaires à des milliers de kilomètres. Ce qui a fini par tuer le programme n’est pas ce que l’on imagine.
À retenir
- Le projet Stargate a été actif des années 1970 à 1995, transféré à la CIA cette même année.
- À son apogée, il comptait jusqu’à 14 laboratoires de recherche sur la « vision à distance ».
- 22 « sujets psi » ont participé au programme ; ils n’étaient plus que 3 à sa fermeture, le 30 juin 1995.

Une armée qui croit au paranormal en pleine guerre froide
Au début des années 1970, la CIA et le renseignement militaire américain se retrouvent face à un problème insoluble : impossible de savoir ce qui se trame vraiment derrière le rideau de fer. Alors, malgré des origines douteuses mêlant rumeurs et désinformation, ils décident de tenter autre chose.
Le programme suit les traces de recherches menées à l’Institut de recherche de Stanford (SRI) et à la Société américaine pour la recherche psychique. Des sous-programmes sont approuvés année après année, avec des rapports transmis biannuellement au Sénat et à la Chambre des représentants.
À la tête de cette croisade, un homme improbable : le major général Albert Stubblebine, commandant de l’INSCOM, le service de renseignement de l’armée. Convaincu de la réalité des phénomènes psychiques, il aurait même tenté de traverser des murs. Son successeur, lui, avait la réputation d’être farouchement opposé à tout ce qui touchait au paranormal.
À son apogée, le projet réunit pas moins de 14 laboratoires dédiés à la « vision à distance ». Mais qui étaient ces fameux voyants recrutés par l’armée américaine ?
Des « voyants » censés dessiner des sous-marins soviétiques
Le concept a un nom précis : la « vision à distance », une méthode plus structurée que la simple clairvoyance, dotée de véritables protocoles scientifiques. Au total, 22 sujets psi, militaires ou civils, auraient participé au programme.
Parmi eux, Ingo Swann, dont le cerveau a été étudié par un chercheur de l’Université Laurentienne au Canada. Lors de tests où on lui demandait d’identifier des objets placés dans une pièce éloignée, son électroencéphalogramme montrait une activité intense dans le lobe occipital droit, lié à la vision.
Un autre nom revient souvent : Pat Price, ancien policier de Burbank. Travaillant sur des cartes fournies par la CIA, il aurait décrit des installations soviétiques secrètes. Il est resté célèbre pour ses croquis de grues et de portiques qui, selon l’agence, correspondaient à des photos de renseignement réelles.
En 1979, une prévision sur la date de lancement d’un sous-marin aurait été confirmée par satellite quelques mois plus tard. En 1987, un des voyants a affirmé avoir « vu » l’attaque contre la frégate USS Stark trois jours avant qu’elle ne survienne. Des récits spectaculaires, défendus par leurs auteurs eux-mêmes dans des ouvrages publiés plus tard — mais jamais confirmés de façon indépendante par un tiers extérieur au programme.
Des dizaines de millions de dollars ont été engloutis dans ce dispositif pendant plus de deux décennies. Alors pourquoi tout s’est-il arrêté en une seule journée de juin 1995 ?
Ce n’est ni un scandale ni une coupe budgétaire qui a tout arrêté

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est ni un scandale médiatique ni une décision politique brutale qui a mis fin au projet Stargate. En 1995, le programme est transféré à la CIA, qui commande une évaluation indépendante à l’American Institutes for Research.
Le verdict tombe avant même que l’évaluation ne soit terminée : le 30 juin 1995, la CIA ferme définitivement le projet, invoquant un manque de preuves documentées et une absence totale de valeur pour la communauté du renseignement.
Une analyse menée par la professeure Jessica Utts a bien relevé un effet statistiquement supérieur au hasard, avec des sujets notés entre 5 % et 15 % au-dessus des attentes. Mais les rapports contenaient surtout des informations non pertinentes, vagues et générales, jamais assez précises pour être exploitées militairement.
Le nombre de sujets psi actifs, passé de 22 à seulement 3, illustre l’érosion progressive du dispositif. Time magazine révélait en 1995 que ces trois derniers voyants travaillaient encore à plein temps à Fort Meade, dans le Maryland, avec un budget annuel de 500 000 dollars.
Aujourd’hui, le projet Stargate reste un cas d’école étudié en histoire des sciences : celui d’un programme d’État qui a duré vingt ans non pas parce qu’il fonctionnait, mais parce que personne n’avait osé, avant 1995, poser la question qui tue — est-ce que ça marche vraiment ? Le mystère, lui, continue d’alimenter livres et documentaires depuis trois décennies.
D’autres décisions prises en coulisses ont changé le cours d’une institution sans que le grand public ne s’en aperçoive tout de suite : c’est aussi le cas de ce signal que Moscou a tenté de cacher au monde entier, révélateur d’un basculement discret mais décisif.