Sur l’Everest, l’urine des alpinistes ferait fondre jusqu’à 154 tonnes de glace chaque saison

Chaque printemps, des milliers de grimpeurs se pressent au camp de base de l’Everest pour tenter l’ascension du plus haut sommet du monde. Un geste aussi banal que discret accompagne ce ballet logistique : uriner directement sur le glacier. Une pratique jugée anodine, mais une étude publiée dans la revue Regional Environmental Change vient de révéler qu’elle a un impact bien plus concret qu’on ne l’imaginait sur la glace himalayenne.
Un ballet humain toujours plus dense sur le glacier du Khumbu
Le camp de base de l’Everest repose directement sur le glacier du Khumbu, une masse de glace qui subit depuis plusieurs décennies une fréquentation humaine en constante augmentation. Chercheurs et alpinistes cohabitent chaque saison avec des centaines de tentes, de porteurs et de matériel installés à même la glace.
Cette affluence croissante n’est pas sans conséquence sur l’équilibre fragile de la région, déjà fragilisé par le réchauffement climatique. Comme le rappelle une récente étude alarmante sur l’avenir climatique de la planète, les glaciers d’altitude figurent parmi les écosystèmes les plus sensibles aux perturbations, qu’elles soient naturelles ou humaines.
Des chercheurs du Département de topographie du Népal ont voulu quantifier précisément l’un de ces facteurs longtemps négligés : les besoins naturels des grimpeurs eux-mêmes. Un sujet peu glamour, mais qui s’est révélé statistiquement significatif, un peu comme d’autres chiffres insolites liés à l’eau sur Terre peuvent surprendre par leur ampleur cachée.
154 tonnes de glace fondue à cause de la seule urine humaine
Le mécanisme identifié par les scientifiques repose sur un simple écart de température. La glace du glacier reste «constamment en dessous de 0 °C», tandis que l’urine humaine ressort du corps à environ 37 °C. Ce contraste thermique suffit à accélérer localement la fonte de la surface glacée, saison après saison.
Pour évaluer l’ampleur du phénomène, les chercheurs se sont appuyés sur les chiffres de fréquentation de 2023 : 2 127 touristes ont occupé le camp de base durant 50 jours. Sur cette période, la production urinaire cumulée atteint 338 299 litres.
Rapportée à l’impact thermique constaté, cette quantité suffirait à faire fondre jusqu’à 154 tonnes de glace par saison. Un chiffre qui donne une nouvelle dimension, presque aussi vertigineuse que certaines découvertes sur les phénomènes récents observés par les scientifiques, à un geste quotidien répété par des milliers de personnes.

Déplacer le camp de base, la piste privilégiée par les chercheurs
Face à ce constat, les auteurs de l’étude n’appellent pas à interdire l’accès au sommet, mais à repenser l’implantation logistique du camp de base. Leur recommandation principale : déplacer les installations vers une zone dépourvue de glace, afin de limiter l’exposition directe du glacier aux activités humaines.
«Déplacer le camp de base vers un lieu exempt de glace pourrait contribuer à atténuer la fonte des glaciers d’origine humaine, tout en favorisant des pratiques d’alpinisme plus durables», précisent les chercheurs dans leurs conclusions. Une mesure simple sur le papier, mais complexe à mettre en œuvre dans une région où chaque mètre carré d’altitude compte.
Ce type de réaménagement pose aussi la question plus large de la gestion des flux touristiques en montagne, un sujet qui dépasse largement le seul mont Everest. Ailleurs dans le monde, des tensions similaires émergent, comme lors d’épisodes de sur-fréquentation touristique dans des sites naturels français, où les autorités locales peinent parfois à concilier afflux de visiteurs et préservation des lieux.
En attendant une éventuelle relocalisation, chaque grimpeur qui s’apprête à gravir l’Everest emporte désormais, sans le savoir vraiment, une part de responsabilité climatique inattendue. L’ascension la plus prestigieuse du monde laisse ainsi une trace bien plus liquide qu’on ne l’imaginait. Reste à savoir si les organisateurs d’expéditions suivront réellement les recommandations des chercheurs népalais.