Dans les comptes de Rémi, conducteur de poids lourd à Metz à 2 350 € nets par mois
Rémi, 44 ans, conduit des semi-remorques pour une société de transport basée à Metz depuis seize ans. Il rentre à la maison du jeudi soir au dimanche soir, mange souvent sur les aires d’autoroute en semaine, et gagne 2 350 € nets par mois — primes comprises. Voici comment il répartit chaque euro.

Un salaire de 2 350 € qui ne tombe pas tout seul
Le salaire de base de Rémi est à 1 980 € nets. C’est la grille conventionnelle pour un conducteur grand routier avec seize ans d’ancienneté, conforme aux accords de la branche transport routier. Mais ce n’est pas ce qui arrive réellement sur son compte.
Chaque mois, il perçoit en plus des indemnités de repas (appelées frais de déplacement) pour ses nuitées hors domicile : environ 270 € nets, non imposables. Des heures supplémentaires structurelles lui rapportent encore 100 € en moyenne. Total réel : 2 350 € nets. « Le salaire de base tout seul, c’est pas possible de vivre correctement avec, surtout si t’as une famille », dit-il.
Le poids des dépenses fixes : 1 560 €
Rémi est propriétaire de sa maison depuis sept ans. Il rembourse un crédit immobilier de 720 € par mois pour un pavillon de 95 m² en périphérie de Metz, acheté 178 000 €. C’est le poste le plus lourd de son budget, mais il considère ça comme de l’épargne forcée.

Les charges de la maison ajoutent une couche sérieuse : électricité 85 €, chauffage au gaz 90 € (lissé sur l’année), eau 25 €, taxe foncière lissée mensuellement 65 €. La facture d’électricité a encore augmenté cette année, et Rémi le note amèrement.
Côté assurances : maison 35 €, voiture personnelle 52 € (une Dacia Duster 2020), mutuelle santé 68 € (avec participation de l’employeur — sans ça, elle serait à 130 €). Forfait mobile 19 €, internet fibre 30 €. Pas d’abonnement streaming : « Je suis pas là assez souvent pour en profiter. »
Impôt sur le revenu : 0 € de prélèvement mensuel. Les indemnités de repas étant exonérées, son revenu imposable réel tourne autour de 23 700 € annuels, ce qui lui vaut un impôt presque nul après abattements. Un avantage fiscal méconnu du métier. Pour autant, la déclaration de revenus reste un moment délicat à ne pas bâcler.
Total dépenses fixes : 1 189 €. Auxquels s’ajoutent environ 370 € de carburant personnel — il fait 35 km aller-retour pour rejoindre le dépôt les jours où il part en mission. Total fixe réel : 1 560 €.
Ce qui part sans qu’on y pense vraiment
Rémi a deux enfants : Théo, 14 ans, et Manon, 11 ans. Sa femme Sophie travaille à mi-temps comme assistante maternelle et gagne environ 800 € par mois. Le budget courses alimentaires du foyer tourne à 420 € par mois. « On mange bien, mais on fait attention. On évite le gaspillage. Avec les gamins, c’est pas toujours simple. »

Les activités des enfants représentent 85 € par mois (foot pour Théo, danse pour Manon). Les sorties en famille — resto, cinéma, bowling — coûtent environ 60 €. Le shopping vêtements et divers : 70 €, essentiellement pour les enfants. Les fournitures scolaires sont lissées à 15 € mensuels.
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Rémi lui-même dépense très peu en semaine. Ses repas sur route sont couverts par les indemnités. Le week-end, il mange à la maison. « Ma principale dépense perso, c’est le tabac. Environ 70 € par mois. Je sais, c’est bête. » Un poste discret qui représente pourtant 840 € par an.
Les dépenses contraintes invisibles s’accumulent vite dans un foyer comme le sien. Total dépenses variables : 720 €.
Ce qu’il reste — et où ça coince vraiment
Si on additionne uniquement le salaire de Rémi (2 350 €), les dépenses fixes (1 560 €) et les dépenses variables (720 €), il reste 70 € de marge. En pratique, c’est le budget de Sophie qui permet d’équilibrer vraiment : avec ses 800 €, le foyer dispose de 870 € de « reste à vivre » mensuel pour deux adultes et deux enfants.

Rémi verse 150 € par mois sur un livret A — sa seule épargne. Le taux actuel à 2,4 % lui rapporte environ 43 € d’intérêts par an. Modeste. Il n’a pas de PEL, pas d’assurance-vie, pas d’épargne salariale. « J’ai jamais eu le temps de m’y mettre. Et honnêtement, avec le crédit et les enfants, je vois pas où je pourrais mettre plus. » Pourtant, des dispositifs comme le déblocage de l’épargne salariale pourraient l’intéresser si son employeur propose un accord d’intéressement.
Côté projets : le crédit immobilier s’arrête dans onze ans, ce qui libérera 720 € mensuels d’un coup. Rémi en parle comme d’une lumière au bout du tunnel. En attendant, les vacances se font en camping — budget lissé à 80 € par mois — et la voiture n’a pas été changée depuis 2020. « Une panne sérieuse sur la Duster, et ça déséquilibre tout. C’est ça qui me fait peur. »
Aucun crédit à la consommation en cours. C’est sa ligne rouge. « Je veux pas de dettes en dehors de la maison. »
Un métier sous-estimé, un budget qui l’est tout autant
Avec 2 350 € nets, Rémi se situe légèrement au-dessus du salaire médian français, établi à environ 2 200 € nets par mois selon les dernières données INSEE. Mais ses conditions de travail — semaines de 45 à 50 heures, nuits en cabine, week-ends raccourcis — rendent cette comparaison un peu cruelle. Un bon salaire en France, c’est une notion qui dépend beaucoup du contexte.
À titre de comparaison, Maxime, pompier à Grenoble, gagne 2 320 € avec des contraintes différentes. Et Ambre, aide-soignante à Rouen, s’en sort avec 1 720 €, soit 630 € de moins chaque mois pour un travail tout aussi exigeant physiquement.
« Je me plains pas, conclut Rémi. On a une maison, les enfants manquent de rien. Mais faut pas qu’il arrive quoi que ce soit d’imprévu. » C’est sans doute la phrase qui résume le mieux la réalité de millions de foyers français à revenus moyens : pas dans le rouge, mais sans filet.