2 400 tonnes d’or ont fui Paris en 1940 : ce que les cales des navires de guerre cachaient vraiment

Septembre 1939 : la France détient le deuxième stock d’or mondial, juste derrière les États-Unis. Un trésor jugé bien trop exposé à Paris, à quelques centaines de kilomètres d’une frontière allemande de plus en plus menaçante. Quand les panzers percent le front à Sedan en mai 1940, l’urgence devient absolue et transforme une évacuation planifiée en course contre la montre. Ce que les cales de ces navires de guerre ont transporté dépasse l’imagination.
Un trésor de 2 500 tonnes jugé trop vulnérable à Paris
À la déclaration de guerre, la Banque de France détient dans ses caves 2 500 tonnes d’or, soit 20 % des réserves mondiales des banques centrales. Un pactole comparable, toutes proportions gardées, à ces découvertes qui refont surface des décennies plus tard, comme ce trésor en or retrouvé dans un mur de cave. Sauf qu’ici, rien n’est laissé au hasard.
C’est le ministre des Finances Lucien Lamoureux qui prend l’initiative dès septembre 1939. Selon l’historien brestois Alain Boulaire, interrogé par l’AFP, trois ports d’évacuation sont identifiés : Toulon, le Verdon et Brest. Entre septembre 1939 et avril 1940, la Marine nationale convoie déjà 400 tonnes vers les États-Unis via Halifax, au Canada, mobilisant onze navires.
En mars 1940, un nouveau départ massif complète ce premier mouvement : 150 tonnes d’or, soit 3 000 caisses représentant environ 7 milliards de francs-or, quittent Toulon à bord de la « Force X », composée de quatre cuirassés et croiseurs. Un ballet naval organisé avec méthode, bien avant que la débâcle militaire ne précipite tout. On pense presque à la façon dont la Banque de France a rapatrié son or des décennies plus tard, preuve que ce métal jaune ne cesse jamais de voyager.
La panique de juin 1940 et l’exploit du croiseur Émile Bertin
Quand le front s’effondre en mai 1940, il ne s’agit plus d’organiser un transfert discret mais d’évacuer dans l’urgence ce qui reste. Le 28 mai, au Verdon, des douaniers tentent même de bloquer l’embarquement de l’or sur un paquebot faute de documents en règle. Ils sont écartés par des marins : 200 tonnes partent finalement pour Casablanca.
Le véritable héros de cette odyssée reste le croiseur Émile Bertin, surnommé le « Lévrier des mers » pour sa vitesse hors norme. En mai 1940, il effectue deux traversées de Brest à Halifax, les 21 mai et 10 juin. Sa seconde traversée reste la plus spectaculaire : il emporte 255 tonnes d’or, le plus gros transfert jamais réalisé par un seul bateau, sachant qu’un simple lingot standard pèse déjà 12,5 kilos.
L’armistice bouleverse tout. Arrivé à Halifax, le Bertin refuse un temps de débarquer sa cargaison faute d’ordres clairs, dans un climat de tension extrême avec les Britanniques. Le 21 juin, l’Amirauté lui ordonne finalement de mettre le cap sur la Martinique. Profitant de sa vitesse, le navire sème les Anglais dans la nuit et atteint Fort-de-France le 24 juin. Son or est transféré dans les casemates du fort Desaix, sous la garde de l’armée de terre — une scène digne d’un roman, à mille lieues des objets oubliés qui valent une fortune retrouvés dans nos placards.

Dakar, 1 120 tonnes et le mystère de la cargaison finale
Pendant que le Bertin traverse l’Atlantique, une flotte bien plus imposante converge vers l’Afrique. Le 18 juin 1940, cinq navires quittent Brest sous escorte, chargés de plusieurs centaines de tonnes de lingots. Leur feuille de route officielle indique Casablanca. Mais rien ne se passe comme prévu, un peu à la manière de ce vol Air France contraint de changer de trajectoire en plein ciel.
Le 24 juin, les six navires, escortés par les contre-torpilleurs Épervier et Milan, appareillent finalement vers Dakar. Ils sont rejoints le 27 juin par le cuirassé Richelieu. Le 28 juin 1940, le convoi arrive à destination avec 1 120 tonnes d’or à bord. Au total, 1 700 tonnes ont quitté les ports français en direction de l’Afrique et de la Martinique en un seul mois, mobilisant une trentaine de bâtiments.
La répartition finale n’a plus rien à voir avec les plans initiaux : New York récupère 1 145 tonnes, Fort-de-France 250 tonnes, et Dakar 1 100 tonnes, incluant l’or belge et polonais confié à la France. Mais arriver à Dakar ne signifie pas la fin du voyage. Après l’attaque britannique de Mers el-Kébir début juillet, la cargaison est jugée trop exposée en zone portuaire et déplacée vers Kayes, une petite ville de l’actuel Mali, à des centaines de kilomètres de la côte. Ce trésor ne reviendra pas immédiatement en métropole : il faudra attendre septembre 1945 pour le rapatriement depuis Dakar, et 1946 pour celui de Martinique. Sur des milliers de tonnes déplacées en pleine guerre sous-marine, les pertes resteront dérisoires, à peine quelques centaines de kilos égarés.
Une réussite logistique presque miraculeuse au cœur du désastre militaire de 1940. L’or de la République a traversé un océan hostile sans assurance ni escorte garantie, et il est arrivé presque intact. Quelle autre page méconnue de cette guerre mériterait d’être redécouverte ?