Un nouvel écrivain tout juste récompensé est soupçonné d’avoir rédigé son roman avec l’IA

Après l’affaire Thélyson Orélien, le monde littéraire retient son souffle : un nouveau prix, une nouvelle polémique. Cette fois, c’est un auteur zimbabwéen, tout juste couronné, qui se retrouve accusé d’avoir confié son texte à une machine. Un détecteur d’IA a rendu son verdict, l’écrivain a répondu par un démenti catégorique, et le jury a pris position de façon inattendue.
Un prix africain, une nouvelle primée et un soupçon qui tombe une semaine plus tard
Le Caine Prize récompense chaque année la nouvelle d’un auteur du continent africain. La semaine dernière, il est revenu à Simbarashe Kundizeza, écrivain originaire du Zimbabwe, pour un texte intitulé The Blue Fighter.
La célébration a été brève. Quelques jours plus tard, le magazine américain The Atlantic a publié un article affirmant que la nouvelle semblait avoir été produite par une intelligence artificielle.
Dans le monde francophone, on a déjà vu un scénario voisin avec l’affaire Thélyson Orélien, qui a beaucoup fait parler. Le parallèle est naturellement venu à l’esprit de nombreux observateurs, même si les deux dossiers restent distincts et que celui-ci ne fait, pour l’instant, l’objet d’aucune conclusion.
Reste à comprendre sur quoi repose exactement l’accusation. Car un outil automatique a parlé, mais une journaliste a aussi avancé un second argument, d’ordre littéraire. Et la place que l’IA prend dans le monde du travail donne à cette affaire une résonance qui dépasse largement le cas d’un seul auteur.
Un détecteur, une journaliste et un texte de 2021 qui ne ressemble pas au reste
Selon The Atlantic, le détecteur d’IA Pangram a conclu que l’histoire avait été entièrement générée par une IA, « à l’exception d’un extrait d’un poème provenant d’un autre auteur ». C’est ce que rapporte l’Associated Press dans une dépêche.
L’autrice de l’article, Vauhini Vara, a ajouté un élément plus humain. Selon le Guardian, elle a expliqué plus tard à la BBC avoir lu un texte de 2021 signé par Kundizeza, très différent de The Blue Fighter par le ton et par le style.
Deux indices, donc, mais de nature fragile : un logiciel dont la fiabilité reste discutée, et une impression de lectrice sur l’évolution d’une plume. Aucun des deux ne constitue, en soi, une preuve établie.
Pour ceux qui s’en remettent déjà aveuglément à l’IA, l’épisode rappelle que ces outils peuvent aussi fausser le jugement dans les deux sens. Mais que répond l’intéressé ? C’est là que l’affaire prend un tour plus personnel.
« Il s’agit intégralement de mon propre travail » : la défense de l’écrivain

Dans un long texte publié sur X, l’auteur zimbabwéen répond sans détour : « J’ai écrit The Blue Fighter. Je n’ai pas eu recours à l’IA générative pour sa rédaction. Il s’agit intégralement de mon propre travail. »
Il ajoute que son histoire « n’est pas née de nulle part » et qu’elle possède « une histoire concrète et documentée ». Selon lui, les « personnages » et « le cadre » du texte s’inspirent d’événements de sa propre vie.
Dans une interview accordée à l’AP, il a aussi déplacé le débat sur un autre terrain. Il juge nécessaire d’utiliser la technologie de manière responsable, afin qu’elle ne soit pas déployée pour créer des biais à l’encontre des populations autochtones désireuses d’écrire sur leurs propres expériences et cultures.
Autrement dit, il se présente non seulement comme innocent, mais comme la cible d’un soupçon qui pourrait frapper plus largement les auteurs africains. Pour l’instant, c’est sa version, face à celle d’un détecteur. Reste à savoir ce que décide le prix lui-même.
Le jury défend son lauréat et reproche au magazine d’avoir été trop vite
Pour le moment, Simbarashe Kundizeza garde son prix. Le Caine Prize a toutefois annoncé qu’il allait enquêter sur ces allégations.
Interrogée par la BBC, la présidente du jury, Ellah Wakatama, a reproché au magazine américain d’être allé trop vite en besogne. Elle aurait souhaité que The Atlantic consacre davantage de temps à enquêter, afin de disposer, en plus de Pangram, de preuves d’une véritable enquête humaine avant de discréditer le prix et de nuire à la réputation du gagnant.
Le désaccord est donc frontal : d’un côté un média qui a publié, de l’autre un jury qui juge la démarche prématurée. Entre les deux, comme dans les probabilités qui trompent l’intuition, un résultat chiffré ne dit pas tout.
Ce qu’il faut surveiller maintenant : les conclusions de l’enquête du Caine Prize, d’éventuels éléments produits par l’écrivain pour documenter son processus d’écriture, et la façon dont d’autres prix réagiront. Les prédictions les plus sombres sur la technologie alimentent déjà le débat.
À ce stade, aucune preuve définitive n’a été rendue publique : le verdict reste suspendu, et c’est bien le plus troublant.
Un détecteur accuse, un auteur nie, un jury hésite : en littérature, la preuve d’avoir écrit un texte est devenue plus difficile à apporter que le texte lui-même. Et si vous pensez que le monde du travail ne sera pas bousculé aussi, ce que cette agricultrice a répondu à 26 millions de dollars vous fera réfléchir. Quant à ceux qui croient encore que la fin des mondes est une affaire de science-fiction, cette étude sur la moitié de l’humanité pose une tout autre question.