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En arrachant 12 000 km de haies, les Bretons ont changé le comportement de la pluie sur leurs sols

Publié par Elsa Fanjul le 30 Août 2026 à 14:01
En arrachant 12 000 km de haies, les Bretons ont changé le comportement de la pluie sur leurs sols

Il y a soixante ans, un paysan breton pouvait traverser sa commune sans jamais perdre de vue une haie. Aujourd’hui, dans certains cantons, le regard file jusqu’à l’horizon sans rencontrer le moindre obstacle végétal. Ce vide n’est pas qu’esthétique : il a une conséquence concrète sur ce qui se passe sous nos pieds à chaque averse. En arrachant environ 12 000 kilomètres de haies pour agrandir leurs parcelles, les agriculteurs bretons ont modifié un mécanisme que peu de monde soupçonnait aussi fragile.

Le bocage breton, une éponge géante qu’on a fait disparaître

Pendant des siècles, la Bretagne a été quadrillée par le bocage, ce réseau serré de haies plantées sur des talus de terre. On y voyait des clôtures pour le bétail, des réserves de bois, des coupe-vent. Mais leur rôle le plus précieux se jouait sous la surface, loin des regards.

Chaque talus, chaque rangée d’arbustes fonctionnait comme un frein naturel. L’eau de pluie y ralentissait, s’infiltrait progressivement, et rejoignait les nappes phréatiques au lieu de filer directement vers les rivières. Un système millénaire, aussi discret qu’efficace.

Les chiffres racontent l’ampleur du basculement. En Ille-et-Vilaine, on comptait 15 à 20 kilomètres de haies par kilomètre carré en 1950, contre seulement 4 à 10 en 2000. Dans les Côtes-d’Armor, le linéaire est tombé de 320 à 90 mètres par hectare entre 1960 et 1990. À l’échelle régionale, plus de 40 000 kilomètres de haies ont disparu, un mouvement comparable à celui qui a aussi transformé d’autres paysages ruraux, comme certains arbustes plantés autrefois près des maisons pour des raisons aujourd’hui oubliées.

Sans haies, la pluie se comporte comme sur un toboggan

Pour comprendre ce qui s’est joué, imaginez une averse sur un champ bordé de talus. L’eau ruisselle, rencontre un obstacle, s’accumule, s’infiltre en partie, puis reprend sa course ralentie. À chaque haie, elle perd de la vitesse et laisse une part d’elle-même pénétrer le sol.

Supprimez ces barrières, et l’eau se comporte tout autrement. Sur une parcelle vaste et nue, en pente, rien ne la retient : elle glisse, gagne en énergie, emporte la terre et rejoint les cours d’eau en quelques minutes au lieu de quelques heures. Ce phénomène, le ruissellement, explique pourquoi un même orage produit désormais des effets bien plus violents qu’autrefois.

Le sol ne boit plus, il repousse. Et cette eau qui ne s’infiltre pas manque cruellement ensuite, lors des périodes sèches, quand les nappes n’ont pas eu le temps de se recharger. Un déséquilibre qui touche aussi le potager et les cultures, privés d’une réserve d’eau souterraine stable. La haie n’était pas qu’un frein hydraulique : elle limitait aussi la fuite des nitrates et pesticides, jouant un rôle de filtre naturel contre la pollution des cours d’eau.

Talus et racines d'une ancienne haie bretonne

110 millions d’euros débloqués, mais un chantier de plusieurs générations

Face à ce constat, la France a fini par réagir. L’État a budgété 110 millions d’euros pour un « Pacte en faveur de la haie », avec l’objectif de planter 50 000 kilomètres de haies neuves d’ici 2030. Une intention louable, qui se heurte pourtant à une réalité têtue.

Le pays continue de perdre environ 20 000 kilomètres de haies par an, et l’arrachage progresse encore en Bretagne, y compris dans des zones jusque-là préservées. En cause : l’agrandissement continu des fermes, conséquence directe du déclin des élevages laitiers et de l’intensification agricole, un phénomène qui bouleverse aussi l’équilibre de la biodiversité végétale française.

Et surtout, replanter ne rend pas immédiatement le service perdu. Une haie mature, avec son talus et ses racines profondes, met des décennies à retrouver son efficacité. On peut mettre un jeune arbuste en terre en une matinée, mais reconstruire une éponge vivante demande la patience d’une génération entière. À l’échelle nationale, ce sont 750 000 kilomètres de haies vives qui ont disparu au total.

L’histoire du bocage breton illustre une leçon aussi ancienne que troublante : ce que l’on juge inutile est parfois notre meilleure protection. Une région entière a fragilisé son rapport à l’eau en cherchant des parcelles plus rentables, et il faudra des décennies pour réparer ce qui a été défait en quelques années. Reste une question qui dépasse largement la Bretagne : redonnera-t-on à temps de la place à ces infrastructures naturelles, ou faudra-t-il d’abord toutes les perdre pour comprendre leur valeur ?

1 commentaire

  • T
    Taina
    30/08/2026 à 15:13
    Ils ont arraché leurs haies par obligation de l’état ! Notre voisin que l’on appelait le grand père refusait d’arracher ses haies en disant que sans haies c’est l’inondation assurée, mais il a été obligé de le faire car autrement l’état le faisait faire et lui envoyait la facture….l’année suivante, inondation…..Et si vous reprenez l’histoire de la Bretagne ce n’est pas nouveau. La France s’en est très souvent servie comme champ d’expérimentation…..

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