Le Portugal a planté des eucalyptus dès 1950, aujourd’hui ces arbres transforment ses forêts en torches

Le Portugal traverse actuellement sa pire crise d’incendies depuis 2017. Des dizaines de milliers d’hectares partent en fumée, des milliers de pompiers luttent sans relâche contre des brasiers qui semblent incontrôlables. Mais derrière cette catastrophe, une décision vieille de plus de 70 ans continue de produire ses effets. Un arbre, planté massivement dans les années 1950 pour de bonnes raisons, s’est transformé en accélérateur de flammes redoutable.
Une décision politique des années 1950 qui allait tout changer

Il faut remonter au régime de Salazar pour comprendre l’origine du problème. À cette époque, une pratique paysanne ancestrale, le brûlage contrôlé des broussailles pour entretenir les terres, est purement et simplement interdite.
Les champs de blé et de seigle qui façonnaient les campagnes portugaises cèdent alors la place à d’immenses plantations de pins puis d’eucalyptus. Le raisonnement semblait imparable : ces arbres à croissance rapide devaient stabiliser des sols fatigués tout en alimentant une industrie du papier jugée bien plus rentable que l’agriculture traditionnelle.
En quelques décennies, le paysage s’est métamorphosé. À la diversité des cultures a succédé une monoculture forestière, un immense tapis d’une seule et même espèce. Un choix similaire aux transformations qu’on observe ailleurs, comme cette disparition massive d’arbres en France chaque année pour des raisons souvent méconnues. Ce paysage pensé pour la rentabilité économique s’est révélé être, au fil du temps, un formidable réservoir de combustible, à l’image des enjeux soulevés par le débroussaillement obligatoire désormais discuté ailleurs en Europe.
Pourquoi l’eucalyptus transforme une forêt en poudrière
La réponse tient à la biologie même de l’arbre. L’eucalyptus est chargé d’huiles essentielles, ces mêmes substances aromatiques utilisées dans certains remèdes contre le rhume. En forêt, ces composés extrêmement volatils se comportent comme un véritable carburant naturel.
Dès que la chaleur atteint un certain seuil, ils s’enflamment presque instantanément. L’arbre entier devient alors une torche. À cela s’ajoute une écorce filandreuse qui se détache en longs lambeaux, portés par le vent sur des centaines de mètres.
Ces brandons volants franchissent routes, rivières et coupe-feu pour déclencher de nouveaux foyers loin du sinistre initial. C’est cette mécanique précise qui explique l’ampleur de certains sinistres récents, comme les feux qui ravagent régulièrement le Sud-Ouest français. L’incendie de Vouzela, dans le district de Viseu, a dévoré environ 13 500 hectares malgré la mobilisation de plus de 1 000 pompiers, un contexte qui rappelle les récents épisodes d’évacuations massives observés en France.
Le bilan glaçant de l’été 2026 et la spirale sans fin
Contrairement à une idée reçue sur le rôle protecteur des forêts face au réchauffement, une plantation à croissance rapide comme l’eucalyptus n’a rien d’une forêt naturelle. Ces monocultures stockent peu de carbone durablement et offrent une résistance dérisoire aux flammes, contrairement aux écosystèmes variés où feuillus et sous-bois humides ralentissent naturellement leur progression.
Le résultat est saisissant : une part importante des forêts portugaises à risque a brûlé trois fois ou plus au cours des vingt dernières années. Le feu revient inlassablement sur les mêmes territoires, empêchant toute régénération d’un paysage plus équilibré.
Le bilan 2026 donne le vertige : environ 30 155 hectares détruits pour 4 592 départs de feu, selon le système national de gestion des feux ruraux. La surface brûlée depuis janvier a presque quadruplé par rapport à l’an dernier. Le Premier ministre Luís Montenegro a activé le mécanisme européen de protection civile et sollicité l’appui de l’Espagne et du Maroc, un scénario qui rappelle les vagues de chaleur extrêmes qui frappent aussi la France cet été.
Ces flammes surviennent après une vague de chaleur en juin parmi les pires qu’ait connues l’Europe. Le climat qui se dérègle, combiné à un paysage rendu inflammable par des décennies de choix politiques, forme un cocktail explosif difficile à désamorcer.
Une solution pensée pour un problème peut, à l’échelle d’un pays entier, en engendrer un bien plus grave. Reste une question : le Portugal saura-t-il défaire patiemment ce qu’il a bâti en quelques décennies, avant que l’été suivant ne rallume la mèche ?