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Deux barrages de 16 et 36 mètres rasés près du Mont-Saint-Michel : des saumons y naissent après un siècle d’absence

Publié par Elsa Fanjul le 11 Oct 2026 à 8:25
Saumon bondissant dans une rivière claire au pied d'un ancien barrage

Fin 2022, un émetteur radio cesse de bouger dans la Sélune, à Lapenty, dans la Manche. Il se trouve dans l’estomac d’un saumon, installé très loin en amont, là où aucun poisson migrateur ne passait plus depuis un siècle. Deux barrages géants coupaient ce fleuve côtier, et l’État les a rasés. Ce qui est né au printemps suivant donne tout son sens au chantier.

Un fleuve coupé en deux depuis 1919, à trente kilomètres du Mont-Saint-Michel

La Sélune prend sa source à Saint-Cyr-du-Bailleul et coule sur 91 kilomètres jusqu’à la baie du Mont-Saint-Michel. Au début du XXe siècle, on y construit deux barrages hydroélectriques : La Roche-Qui-Boit, 16 mètres de haut, mis en service en 1919, puis Vezins, 36 mètres de haut et 278 mètres de long, en 1932.

Pour les poissons migrateurs, qui partagent leur vie entre mer et rivière, ce sont deux verrous. Selon INRAE, seul un quart du linéaire de la vallée reste accessible depuis la mer. Saumons, anguilles et lamproies restent cantonnés à l’aval, jusqu’au pied des ouvrages.

Avant les travaux, les chercheurs évaluaient la population à 200 à 700 saumons adultes par an. Un chiffre modeste pour un fleuve de cette taille.

Les lacs de retenue posent d’autres soucis. L’eau y stagne et se réchauffe, des algues toxiques prolifèrent l’été, et la baignade y est régulièrement interdite par arrêté préfectoral. Le silure, introduit pour la pêche, finit par représenter près de la moitié de la biomasse de poissons, soit 6,5 tonnes dans la seule retenue de Vezins lors de sa vidange.

EDF, qui exploite les ouvrages, avait conclu que des passes à poissons n’étaient pas techniquement possibles. Reste à savoir comment on démolit 36 mètres de béton sans noyer la vallée sous la vase. Et surtout, ce que coûte réellement de rendre leurs courbes aux rivières est une question que le dossier a posée très tôt.

Une vase chargée de métaux lourds et 45 millions d’euros de chantier

L’État annonce la fin des deux barrages en 2009. Sur place, le projet passe mal : les lacs font vivre une base nautique, des gîtes et des associations de pêche. En 2014, la ministre Ségolène Royal suspend l’opération devant une centaine d’opposants, avant que Nicolas Hulot ne relance le dossier en novembre 2017.

Le plus délicat n’est pas le béton, mais la vase. À Vezins, 500 000 mètres cubes de sédiments sont déplacés pour recreuser le lit du fleuve et façonner de nouvelles berges.

Ceux qu’une ancienne pollution industrielle a chargés en métaux lourds sont enfermés dans des cages de pierres, puis enfouis sous trois mètres de sédiments sains. Il faut aussi évacuer plus de 19 millions de mètres cubes d’eau.

Vezins est grignoté morceau par morceau en 2020. La Roche-Qui-Boit suit à partir de juin 2022, sous la conduite d’EDF. La préfecture de la Manche annonce un budget de plus de 45 millions d’euros, pour une opération présentée comme une première en Europe par la hauteur des ouvrages et l’étendue du territoire rouvert.

Au-delà du béton, ces chantiers rappellent que les rivières françaises ont des histoires bien plus étranges, et que d’autres poissons discrets y vivent sans que personne ne les remarque.

Mais les poissons, eux, n’ont pas attendu la fin des travaux. Dès juillet 2022, un premier saumon est signalé en amont, alors que le second barrage est encore debout.

Pelleteuse démolissant un grand mur de barrage en béton

Des saumons nés là où l’espèce manquait depuis plus d’un siècle

Si ce premier passage vous intrigue, le comportement parfois surprenant des saumons montre à quel point ces poissons réagissent à leur milieu. Sur la Sélune, 18 saumons ont été équipés d’un émetteur en 2022, et deux ont été détectés au-dessus des anciens barrages.

L’un d’eux, capturé de nuit dans l’estuaire à l’été, a rejoint Lapenty, à plus de 20 kilomètres en amont de La Roche-Qui-Boit. Il n’a plus bougé de toute la saison de reproduction.

Puis vient la confirmation. En 2023, les pêches scientifiques retrouvent de jeunes saumons nés au printemps en amont, là où l’espèce était absente depuis plus d’un siècle. Ils sont peu nombreux, précise INRAE, car 2022 a été une mauvaise année pour le saumon partout en France, entre sécheresse et eau trop chaude.

Mais le verrou a sauté. Ces pionniers viendraient des rivières voisines de la baie, comme la Sée ou le Couesnon : au lieu de regagner leur rivière natale, certains saumons partent explorer.

Les autres migrateurs suivent. La même année, 87 anguilles sont identifiées dans de nombreux secteurs en amont, et des nids de lamproies marines sont comptés très haut dans le bassin. Laura Soissons, ingénieure de recherche à INRAE, y voit la preuve que les poissons recolonisent ces milieux et s’y reproduisent.

Le poisson disparu depuis un siècle est donc bien de retour, et il se reproduit. Mais le fleuve a changé aussi, et pas seulement pour les saumons.

Un fleuve plus frais, mais pas encore sauvé

Sans les lacs, l’eau mesurée en aval était environ 2 °C plus fraîche au plus chaud de l’été 2022 que les années précédentes. Les proliférations d’algues toxiques ont cessé. Dans l’ancienne retenue de Vezins, l’indice de qualité fondé sur les invertébrés aquatiques est passé de mauvais à moyen en trois à quatre ans.

Un fleuve qui se rafraîchit, c’est aussi une leçon pour les jardins et les cours d’eau voisins : un simple trou d’eau peut grouiller de vie en quelques années.

Tout n’est pas réglé pour autant. Les nitrates, liés à l’activité agricole, restent élevés. Les silures, dont certains atteignent 1,50 mètre, sont régulièrement observés dans la partie basse du fleuve et pourraient freiner le retour des migrateurs.

L’écrevisse signal, une espèce invasive jusque-là contenue en amont, progresse vers l’aval. Et les chercheurs eux-mêmes écrivent que l’opposition locale est née d’un manque d’information et de concertation.

Le suivi scientifique, lancé en 2012 avec une soixantaine de chercheurs, doit durer jusqu’en 2027. Sur la Sélune, INRAE estime qu’environ 1 000 kilomètres de cours d’eau, affluents compris, sont de nouveau reliés à l’océan.

Ce que la Sélune raconte déjà aux autres rivières

Aux États-Unis, la démolition de quatre barrages sur la Klamath a été suivie d’un retour tout aussi rapide des saumons. Deux cas, deux continents, le même réflexe du poisson : dès que la voie est libre, il remonte.

Reste la question de l’équilibre. La nature ne se reconstruit pas en un claquement de pelleteuse, et les silures comme l’écrevisse signal rappellent que rouvrir un fleuve ne suffit pas à le réparer.

Chez nous, les débats sur les cours d’eau ne s’arrêtent pas aux barrages : la pollution des grands fleuves reste un chantier ouvert, et le classement réserve quelques surprises.

Quant aux saumons de la Sélune, les suivis jusqu’en 2027 diront si les pionniers de 2023 ont fait école.

Même la vie sauvage s’invite parfois là où on ne l’attend pas, et certains animaux géants vivent bien plus près de nous qu’on ne le croit.

Il aura fallu raser 36 mètres de béton pour qu’un poisson reprenne un chemin oublié depuis un siècle. Et si le retour des saumons vous a surpris, cette forêt près de Rouen fermée à tous pendant 30 ans cache une raison tout aussi inattendue. Quant à ce coin du jardin que le hérisson préfère déjà, il pourrait bien changer votre regard sur la nature à votre porte.

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