Cocaïne dans les rivières : des saumons nagent deux fois plus que la normale sous l’effet de la drogue
Des saumons sauvages dopés à la cocaïne qui parcourent près du double de leur distance habituelle : ce n’est pas le pitch d’un film absurde, mais le résultat d’une étude scientifique très sérieuse. Des chercheurs australiens et suédois ont exposé des poissons à des concentrations de drogue comparables à celles retrouvées dans nos cours d’eau — et leurs conclusions en disent long sur l’état de nos rivières.
Un lac suédois comme laboratoire grandeur nature
Pour mener cette expérience publiée le 20 avril 2025, les scientifiques de l’université Griffith en Australie et de l’université suédoise des sciences agricoles ont prélevé une centaine de saumons sauvages de l’Atlantique dans le lac Vättern, en Suède. Ce lac, l’un des plus grands du pays, abrite une population de saumons suivie de près par les biologistes depuis des années.

Les poissons ont ensuite été exposés à deux substances distinctes : la cocaïne elle-même, et la benzoylecgonine, un métabolite que le foie humain produit lorsqu’il dégrade cette drogue. Ce métabolite est particulièrement important car c’est lui qu’on retrouve en grande quantité dans les eaux usées, bien après que les consommateurs ont évacué la substance de leur organisme.
Les chercheurs ont ensuite équipé les saumons de dispositifs de suivi pour observer leurs déplacements dans leur habitat naturel. L’idée n’était pas de reproduire une expérience en aquarium, mais de mesurer l’impact en conditions réelles. Et ce qu’ils ont découvert a de quoi interpeller.
1,9 fois plus de distance parcourue chaque semaine
Les résultats sont sans ambiguïté. Les saumons exposés à la cocaïne ont parcouru une distance hebdomadaire 1,9 fois supérieure à celle des spécimens témoins. Dit autrement, un poisson qui nage normalement 10 kilomètres par semaine en parcourait près de 19 sous l’emprise de la drogue.
Quant aux saumons exposés uniquement au métabolite — la benzoylecgonine —, ils nageaient en moyenne 12,3 kilomètres de plus par semaine que les autres. Ce détail est crucial : même une fois dégradée par l’organisme humain, la cocaïne continue d’affecter la faune aquatique. Les stations d’épuration ne filtrent pas ces résidus, qui se retrouvent directement dans les rivières et les lacs.

On savait déjà que des requins contaminés à la cocaïne avaient été découverts au Brésil. Mais cette nouvelle étude est la première à démontrer un changement comportemental mesurable chez des poissons sauvages dans leur milieu naturel.
Pourquoi nager plus est un problème grave
À première lecture, on pourrait se dire qu’un poisson plus actif n’a rien de dramatique. C’est tout le contraire. Marcus Michelangeli, coauteur de l’étude et chercheur à l’Australian Rivers Institute de l’université Griffith, l’a expliqué à la chaîne australienne ABC : « Tout changement anormal dans le comportement animal est préoccupant. »
Un saumon qui nage deux fois plus dépense une énergie considérable. Cette énergie, il ne l’investit plus dans la reproduction, la recherche de nourriture ou la survie face aux prédateurs. Sur une population entière, l’impact peut devenir catastrophique. Le saumon de l’Atlantique est déjà une espèce sous pression, menacée par le réchauffement des eaux et la destruction de ses habitats. La question de savoir si un poisson peut se noyer prête à sourire, mais celle de sa survie dans des eaux polluées aux drogues n’a rien de drôle.
Au-delà du saumon, c’est tout l’écosystème aquatique qui trinque. Un poisson hyperactif modifie ses interactions avec les autres espèces, perturbe la chaîne alimentaire et peut contaminer ses prédateurs — oiseaux, mammifères, et même l’humain en bout de chaîne. La fragilité des espèces marines face aux perturbations d’origine humaine est un sujet qui revient avec une régularité inquiétante dans la littérature scientifique.
25 millions de consommateurs, des rivières saturées
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut regarder du côté des chiffres de consommation mondiale. Selon l’ONU, environ 25 millions de personnes auraient consommé de la cocaïne en 2023. Et cette tendance est en hausse continue.
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Ce que ces millions de consommateurs ignorent souvent, c’est que leur urine transporte la drogue — et surtout ses métabolites — jusqu’aux stations d’épuration. Or, la plupart de ces stations ne sont pas conçues pour filtrer les résidus pharmaceutiques ou les drogues illicites. Le résultat : les cours d’eau deviennent des réservoirs involontaires de substances psychoactives.

Le professeur Michael Bertram, de l’université suédoise des sciences agricoles, ne mâche pas ses mots : « Notre étude montre que les médicaments ne constituent pas seulement un problème de société, mais aussi un défi environnemental concret. » Il appelle à une amélioration urgente du traitement et de la surveillance des eaux usées.
La pollution de l’eau ne concerne d’ailleurs pas que les drogues. On retrouve aussi dans les rivières des résidus de médicaments courants — antidépresseurs, anti-inflammatoires, pilules contraceptives — dont les effets sur la faune aquatique sont documentés depuis des années. Le cocktail chimique qui baigne nos poissons d’eau douce est bien plus complexe qu’on ne l’imagine.
La Belgique et l’Europe sonnent l’alarme
Cette étude suédo-australienne s’inscrit dans un contexte européen alarmant. En mars 2025, une analyse des eaux usées en Belgique a révélé l’omniprésence de la cocaïne sur l’ensemble du territoire belge, ainsi qu’une expansion rapide de la kétamine.
Un an plus tôt, une étude à grande échelle menée dans 128 villes de 26 pays européens avait montré, pour l’année 2024, une augmentation des détections de résidus d’ecstasy, de cocaïne et d’amphétamine dans les eaux usées par rapport à 2023. Seul le cannabis affichait une baisse. Marcus Michelangeli insiste : « Nous constatons des concentrations de plus en plus élevées non seulement de drogues illicites, mais aussi de tous types de produits pharmaceutiques dans nos cours d’eau. »
Le signal est clair. Ce que nous rejetons finit dans l’eau, et ce qui finit dans l’eau finit dans les organismes vivants. La pollution des eaux n’est plus seulement une question de nitrates ou de métaux lourds. Les drogues et les médicaments constituent une menace invisible mais mesurable, dont les saumons du lac Vättern sont désormais les témoins malgré eux.
Un risque majeur pour la biodiversité aquatique
Les chercheurs sont catégoriques : la pollution pharmaceutique et récréative des cours d’eau représente « un risque majeur et croissant pour la biodiversité ». Et les saumons ne sont probablement que la partie visible de l’iceberg. D’autres espèces — truites, anguilles, brochets — sont exposées aux mêmes cocktails chimiques sans que leur comportement ait encore été étudié avec cette précision.
La question qui se pose maintenant est celle de la réponse politique et industrielle. Les technologies de filtration avancée existent, mais leur coût freine leur déploiement. Certains pays nordiques investissent déjà dans des systèmes de traitement quaternaire capables d’éliminer les micropolluants, y compris les résidus de drogues. Mais en France comme dans la majorité des pays européens, ces équipements restent rares.
Cette étude prouve en tout cas une chose : nos habitudes de consommation — licites ou non — ne restent pas dans nos salles de bain. Elles descendent les canalisations, traversent les stations d’épuration et modifient le comportement d’animaux sauvages à des centaines de kilomètres de là. Les espèces qui disparaissent ne sont pas toujours victimes de la déforestation ou de la chasse. Parfois, c’est simplement ce qui coule dans nos égouts qui les condamne.