« Tu ne guéris jamais vraiment » : à 29 ans, il raconte ses 17 ans de lutte contre l’anorexie

Jordan Caldwell avait 12 ans quand tout a basculé. Écarté d’une équipe de football réputée, il a interprété ce refus comme un jugement sur son corps. En quelques mois, la spirale s’est enclenchée, jusqu’à mettre sa vie en danger pendant près de deux décennies.
Aujourd’hui âgé de 29 ans, ce jeune homme originaire de Newtownabbey en Irlande du Nord accepte enfin de raconter son parcours. Un témoignage rare, tant les hommes restent silencieux face à ce type de trouble. Ce qu’il révèle sur son poids le plus bas glace le sang.
Un engrenage déclenché par une succession de drames
Selon le récit de Jordan rapporté par LADbible, tout commence par un appel téléphonique. Les entraîneurs annoncent à son père qu’il doit « aller se développer » ailleurs pendant un an. Pour l’adolescent, ce message ne veut dire qu’une chose : il est trop gros, trop peu en forme.
En dix-huit mois, le jeune garçon perd ses deux oncles, morts par suicide, puis son grand-père, emporté par un cancer. L’échec à un examen scolaire important achève de le déstabiliser. « J’avais toujours été premier partout », confie-t-il. Face à cet effondrement qu’il ne contrôle pas, il trouve une prise sur son quotidien : la nourriture.
Son poids chute rapidement, alertant sa tante, infirmière de formation. Les médecins l’orientent vers les services de santé mentale pour enfants, et dès sa deuxième visite, il est hospitalisé. Le diagnostic tombe : Jordan souffre d’anorexie mentale, une maladie qui touche pourtant, selon l’association britannique Beat, environ un quart d’hommes parmi les personnes concernées par les troubles alimentaires. Un chiffre largement méconnu, qui contraste avec l’idée reçue d’une pathologie exclusivement féminine, comme le poids des clichés de genre continue de le suggérer.
Sous les cinq stones, un corps qui s’éteint
Le calvaire de Jordan s’étend sur plus d’une décennie, ponctué d’hospitalisations et de rechutes. Entre 16 et 18 ans, il connaît une période de rémission partielle, reprend du poids, développe un peu de muscle. Puis tout s’effondre à nouveau, jusqu’au point le plus critique de son existence.
Transféré dans une unité spécialisée à Londres, il est placé sous contrainte légale et nourri par sonde. Son poids descend alors sous les cinq stones, soit un peu moins de 30 kilos. La maladie a stoppé sa croissance et retardé sa puberté. « Je n’ai jamais vraiment guéri, et j’ai rechuté jusqu’au pire état que j’aie jamais connu », raconte-t-il.
Il avoue même avoir laissé l’équipe médicale le nourrir de force pour, paradoxalement, se ménager assez d’énergie pour continuer à faire de l’exercice en cachette. « Le personnel de l’hôpital londonien disait n’avoir jamais rencontré quelqu’un capable de dissimuler autant de nourriture », se souvient-il, encore gêné aujourd’hui par cet aveu. Ce type de comportement rappelle combien la frontière entre contrôle et destruction peut devenir invisible pour l’entourage.
À 26 ans, le déclic qui a tout changé

C’est à 26 ans que Jordan atteint le point de bascule. Classé dans la catégorie médicale « SEED », pour trouble alimentaire sévère et durable — un statut qui signifie en pratique une simple surveillance jusqu’au décès — il réalise que sa famille a épuisé toutes ses ressources pour l’aider.
Voulant renouer avec le football, il constate qu’il ne peut même plus plier correctement le genou. « Mon cœur lâchait presque, mes reins s’arrêtaient, je me suis dit que j’en avais assez », explique-t-il. Ce sursaut le pousse à solliciter Aamir Fit, un spécialiste de la transformation physique, avec qui il travaille depuis trois ans pour reconstruire son corps et viser des objectifs de musculation.
Malgré des progrès visibles sur les photos partagées en ligne, Jordan reste hanté par des années de traumatisme. Il confie ressentir encore de l’anxiété face aux commentaires sur son apparence juvénile, séquelle directe de la puberté retardée par la maladie. « On ne guérit jamais vraiment de l’anorexie, c’est un combat de chaque jour », résume-t-il, avant d’ajouter vouloir aider au moins une personne grâce à son témoignage.
Kerri Fleming, responsable du développement des services chez Beat, souligne que les hommes consultent moins que les femmes : ils représentent 25 % des personnes touchées mais seulement 15 % des appels reçus par l’association. Selon elle, les hommes développent parfois des symptômes différents, centrés sur la musculature ou l’exercice compulsif, souvent confondus à tort avec une simple discipline sportive.
Le combat de Jordan Caldwell rappelle qu’aucune silhouette, aucun âge et aucun genre ne protège d’un trouble alimentaire. Et si son histoire résonne, celle de cette jeune femme de 29 ans qui a dû batailler pour un choix radical sur son propre corps mérite tout autant d’être entendue.