Expulsée après 70 ans dans son appartement, elle réclame juste du temps pour ses affaires

Une vieille dame évacuée sur un brancard, sous les huées de milliers de personnes. La scène s’est déroulée mercredi 23 septembre à Madrid, et elle a fait le tour du monde en quelques heures. Au cœur de cette histoire : un contrat vieux de 70 ans et une société d’investissement bien décidée à en finir.
Un bail signé en 1956, une vie entière dans les mêmes murs
Dans le quartier de Retiro à Madrid, María del Carmen Abascal, surnommée Maricarmen, vivait dans le même appartement depuis 1956. Ses parents avaient signé à l’époque un bail à prix très bas, une « renta antigua » comme il en existait beaucoup en Espagne dans l’après-guerre. À la mort de son père, le contrat est passé à sa mère. Puis, en 2005, au décès de celle-ci, c’est Maricarmen qui a récupéré le bail à son nom.
Pendant des décennies, la situation n’a posé aucun problème. Mais en 2018, l’immeuble change de mains. Il est racheté par Urbagestión Desarrollo e Inversión, une société basée à Madrid et Valladolid, spécialisée dans ce type d’opérations immobilières. Comme dans d’autres affaires de pouvoir d’achat mis sous pression par la hausse des loyers, le nouveau propriétaire conteste rapidement le droit de la retraitée à conserver ce contrat historique.
La justice espagnole tranche d’abord en sa faveur. Mais le Tribunal suprême finit par donner raison à l’entreprise. Une bataille juridique de plusieurs années s’engage alors, semblable à celle vécue par certains propriétaires piégés par des clauses qu’ils ignoraient.
Un loyer multiplié par plus de trois, une retraitée dans l’impasse
La société immobilière fixe alors un nouveau loyer : 2 500 euros par mois. Une somme totalement hors de portée pour une retraitée, et qui représente une hausse de 247 % par rapport à ce qu’elle payait jusque-là. Pour Maricarmen, impossible de suivre.
C’était la quatrième fois que la justice tentait de l’expulser. Les trois premières fois, la mobilisation des voisins et du syndicat des locataires avait permis de gagner du temps. Cette fois, rapporte Euronews, les forces de l’ordre sont allées jusqu’au bout.
L’affaire a pris une ampleur inattendue. En juin dernier, le Comité des droits de l’homme de l’ONU a officiellement demandé à l’Espagne de suspendre l’expulsion et de trouver une solution de relogement. Cette demande internationale n’a pourtant pas suffi à faire plier le fonds immobilier, ni les autorités locales. Une situation qui rappelle d’autres bras de fer autour de logements contestés partout en Europe.

Gaz lacrymogène, brancard et 10 000 euros réclamés au syndicat
Dès l’aube ce mercredi 23 septembre, des centaines de voisins et de militants du syndicat des locataires se sont rassemblés devant l’immeuble. Ils occupaient la rue, les escaliers, et même le palier devant la porte de la vieille dame, pour empêcher physiquement l’entrée de la commission judiciaire.
Face à cette résistance, les policiers ont fini par pousser les manifestants et utiliser du gaz lacrymogène ainsi que du gaz au poivre. Une ambulance est arrivée peu après. Des secouristes sont entrés avec un brancard pour évacuer Maricarmen, visiblement très fatiguée, sous les cris et les huées de la foule à l’encontre des forces de l’ordre.
Son avocate, Me Beatriz Duro, a tenté une dernière négociation sur le trottoir, demandant simplement quelques heures pour que la retraitée puisse récupérer ses affaires personnelles calmement. La société immobilière a refusé. Elle réclame même aujourd’hui 10 000 euros de dommages et intérêts au syndicat des locataires pour l’avoir aidée à résister.
La mairie de Madrid, elle, assure avoir proposé une place en maison de retraite ce mercredi encore. Maricarmen a refusé : elle a préféré aller vivre chez des membres de sa famille.
Une retraitée expulsée de force après 70 ans, un fonds immobilier qui réclame des dommages et intérêts à ceux qui l’ont soutenue : l’histoire de Maricarmen dit tout haut ce que beaucoup de locataires anciens redoutent en silence. Reste une question qui dépasse Madrid : combien d’autres baux historiques vont sauter dans les prochaines années ?