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« Inass a quatre ans pour l’éternité » : 39 ans plus tard, s’ouvre le procès de la petite martyre de l’A10

Publié par Cassandre Jolivet le 02 Nov 2026 à 14:51

Août 1987, une couverture bleue tachée de sang au bord de l’autoroute A10. Dessous, le corps d’une fillette que personne ne réclamera pendant 31 ans. Ce lundi 2 novembre, ses parents comparaissent enfin devant la cour d’assises du Loir-et-Cher, à Blois. Et la question que posent les associations dépasse la peine encourue : pourquoi elle ?

Une couverture bleue, un prénom inconnu et 31 ans de silence

Le 11 août 1987, en pleine vague de vacances, deux agents d’entretien repèrent une couverture tachée de sang sur le bord de l’A10, sens Paris-province, au niveau de Suèvres (Loir-et-Cher). Ils préviennent les gendarmes. Sous le tissu, une petite fille enveloppée dans une robe de chambre, le corps couvert de traces de coups et de morsures.

Les enquêteurs ne disposent que de trois indications : 20 kg, 95 cm, entre 3 et 5 ans. Très vite, la presse la surnomme la « petite martyre de l’A10 ». Des millions de Français découvrent l’affaire, et les habitants de Suèvres se mobilisent pour lui offrir une place au cimetière communal.

Côté gendarmes, la méthode prend le dessus sur l’émotion. « Un cadavre, ça parle », se souvient le commandant Rémy Maunier, cité dans le livre d’Esther Paolini Qui est-elle ?, paru en octobre. Pourtant, aucun parent ne signale la disparition d’un enfant.

Un détail intrigue d’emblée les enquêteurs, et il ne cessera de les hanter. D’autres cold cases ont fini par parler grâce à l’ADN, mais celui-ci a résisté bien plus longtemps. Comment un tel dossier a-t-il pu rester muet des décennies ?

Postes de surveillance, appels à témoins, non-lieux : l’enquête qui n’a jamais lâché

Les gendarmes tentent tout. Ils installent un poste de surveillance près de la tombe, contactent de très nombreuses écoles, interrogent toutes les assistantes sociales de France et font du porte-à-porte. En vain. En 1991, une première ordonnance de non-lieu est rendue.

Début 1993, Jacques Pradel s’empare du dossier dans Témoin n°1, l’ancêtre d’Appels à témoins sur M6. L’enquête repart, puis se conclut quatre ans plus tard sur un second non-lieu, faute d’éléments. Ce dossier-là n’a pourtant rien d’une enquête bâclée : aucune négligence, aucune scène polluée, seulement une détermination constante.

En 2007, un commandant fait remarquer que la génétique a progressé. Comme ce chewing-gum jeté il y a 40 ans, les vêtements et la couverture sont réanalysés. Plusieurs ADN pouvant correspondre aux parents et aux frères et sœurs de la victime en ressortent.

Pendant dix ans, les enquêteurs multiplient les actes pour empêcher une nouvelle clôture. Puis, le 27 avril 2017, un homme condamné dans le Nord pour des violences est inscrit au Fichier national des empreintes génétiques. Son profil correspond à l’un des ADN masculins de la couverture. Il s’agit du frère de la « petite martyre de l’A10 ».

Deux noms, sept enfants et une septième fillette effacée des papiers

Quand un dossier ancien se rouvre enfin, tout se joue en discrétion. Une enquête de terrain et une surveillance démarrent pour comprendre qui sont les parents. Ahmed Touloub et Halima El Bakhti ont quitté le Maroc pour la France dans les années 1980 et ont eu sept enfants.

La carte de séjour du père n’en mentionne que six. Mais le passeport marocain d’Halima El Bakhti porte le nom d’une septième fille, Inass, née en 1983. Son existence disparaît ensuite des documents de la famille.

Un an plus tard, en 2018, le couple, séparé depuis plusieurs années, est placé en garde à vue. Selon les éléments rapportés par BFM, le père reconnaît rapidement sa paternité et dit attendre les autorités depuis longtemps. Il affirme avoir vu son épouse être violente avec Inass et se qualifie de « lâche » pour ne pas s’y être opposé, par crainte que les autres enfants soient retirés.

Selon son récit, il aurait découvert le corps inanimé de la fillette de 4 ans à leur domicile et décidé de partir précipitamment au Maroc. Sur la route, le couple aurait déposé l’enfant derrière la barrière de sécurité, avant de filer en vacances.

La mère, elle, commence par soutenir que sa fille est vivante, mariée, installée au Maroc. Confrontée aux propos de son ex-mari, elle concède qu’Inass est morte en août 1987.

Petit bouquet de fleurs au bord d'une autoroute

27 morsures et une version que la mère conteste

Halima El Bakhti décrit une enfant qui pleurait tout le temps, « compliquée à gérer ». Inass aurait passé ses deux premières années au Maroc, auprès de sa grand-mère maternelle, et n’aurait pas supporté d’être amenée en France.

Elle reconnaît avoir donné des coups, mais nie l’avoir mordue. Or les enquêteurs ont décompté 27 traces de morsures compatibles avec la dentition d’une femme adulte sur le corps de la fillette.

Selon les médecins légistes, Inass serait probablement morte d’un choc hémorragique, après des violences continuelles. Les frères et sœurs nés avant le drame disent garder des bribes de souvenirs, mais avoir toujours reçu l’ordre de ne plus parler d’elle. Les autres affirment avoir découvert son existence lors de l’arrestation de leurs parents, en 2018.

Les deux accusés restent présumés innocents jusqu’au verdict. Contactés par BFM, leurs avocats n’ont pas donné suite, pas plus que l’avocate des frères et sœurs.

Reste la vraie question du procès, celle que plusieurs avocats posent sans détour : pourquoi cette enfant-là, et pas une autre de la fratrie ?

Ce que les parties civiles attendent de ces deux semaines d’audience

Le procès doit durer plus de deux semaines. L’un des accusés est jugé pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner », l’autre pour « complicité ». Tous deux encourent la perpétuité.

Pour Me Agathe Morel (Enfance et Partage), l’enjeu est de comprendre : « Pourquoi a-t-elle été la cible d’un acharnement ? » Elle attend beaucoup de la parole d’Ahmed Touloub : comme dans d’autres affaires de mort d’enfant, tout dépendra de ce que les accusés accepteront de dire.

Me Cyril Branniste (La Voix de l’enfant) veut sortir de « cette espèce de nébuleuse » et juge la mère « extrêmement évasive ». Me Jean Sannier, lui, redoute que le temps joue en faveur des accusés : « Aujourd’hui, Inass aurait 43 ans, mais elle a 4 ans pour l’éternité. »

Cet avocat représente la mairie de Suèvres et plaidera pour faire valider sa constitution de partie civile. Il veut porter la voix des habitants, « famille de cœur » de la petite fille depuis des décennies. Depuis 2018, sa tombe porte enfin un nom : « Inass, 3 juillet 1983 – 11 août 1987 ». Un autre dossier d’enfants cachés rappelle combien ces silences peuvent durer.

Elle est restée sans nom pendant 31 ans, et c’est aux assises de Blois qu’on espère enfin comprendre pourquoi elle est morte.

Et si certaines disparitions ne se résolvaient jamais autrement que par la patience, cette adolescente retrouvée vivante 32 ans plus tard raconte l’inverse. Quant à ceux qui restent sans réponse, la famille disparue un soir de Noël 1972 attend toujours qu’on la retrouve.

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