Tuerie de Louveciennes : « Venez vite, on a massacré ma famille », l’adolescent maltraité qui a pointé la mafia russe

Matin du 27 février 1995, chemin des Gressets, à Louveciennes. Police et journalistes affluent devant une grande villa des Yvelines. Dedans, six adultes ont été abattus pendant la nuit, et c’est le fils de la maison qui a donné l’alerte. Mais son récit d’un cambriolage tourne vite à l’impasse, et un petit objet cassé va tout faire basculer.
Un dîner trop arrosé, six adultes et un adolescent privé de sortie
Tout commence le 26 février 1995 au soir. La villa accueille un dîner bien arrosé autour d’Evgueni Polevoy, riche homme d’affaires du négoce de bois installé en France, et de sa seconde épouse. Sont aussi là deux couples : des amis, et les parents de l’épouse.
À table, un adolescent, privé de sortie. Selon l’enquête, l’alcool coule, le ton monte, le père insulte son fils, le gifle devant tout le monde et le pousse violemment. Les convives ne s’interposent pas, certains riraient même. Ces humiliations auraient duré des mois.
Ce soir-là, rien ne distingue pourtant la maison des autres pavillons huppés de la commune. Rien, sinon un bureau à l’étage où sont rangées plusieurs armes de la collection du père. Le portrait d’un autre tireur des Yvelines montre à quel point ces départements ont connu des drames qui sidèrent.
Le garçon quitte la table. Que fait-il ensuite, et surtout, que dit-il aux policiers au petit matin ?
Quinze minutes, six morts et un scénario de cambriolage qui sonne faux
Selon les éléments de l’enquête, l’adolescent monte au bureau, se sert dans la collection et attend. Vers 22 h-22 h 30, il serait sorti dans le jardin pour tirer à travers la porte-fenêtre. Le journaliste Michel Mary, qui a suivi l’affaire, résume : « En une quinzaine de minutes, six personnes viennent d’être tuées. »
Après le massacre, il prend de l’argent et la voiture de sa belle-mère, puis file dans un club privé parisien. Il revient ensuite à la villa et brise la porte-fenêtre de l’intérieur pour simuler une effraction. Sa demi-sœur de 3 ans dort à l’étage.
Il appelle alors le commissariat de Marly-le-Roi : « Venez vite, on a massacré toute ma famille. » Mais les policiers de la PJ de Versailles relèvent rapidement des incohérences dans la thèse d’une attaque venue de l’extérieur. Le dossier d’un cold case exhumé dans un village des Yvelines rappelle que ces enquêtes de fond peuvent durer des décennies.
Les enquêteurs trouvent des traces de poudre sur les mains de l’adolescent, ses empreintes sur trois armes et un fermoir de montre arraché près de la chambre des grands-parents. Quelques heures plus tard, un policier lui demande s’il porte une montre. Il sort de sa poche un modèle cassé, auquel il manque justement ce fermoir.
Le piège s’est refermé, et la garde à vue peut commencer. Mais ses aveux vont-ils tenir ?

Des aveux, une rétractation et la piste de la mafia russe
Pour comprendre la suite, il faut aussi mesurer ce que vivent les familles autour d’un tel drame. Le récit de la mère d’un tireur qui se présente d’elle-même à la police en donne un autre exemple, bien plus récent.
En garde à vue, l’adolescent finit par décrire le déroulé des crimes, des premiers tirs au jardin jusqu’au garage. Ses aveux sont jugés cohérents avec la balistique. Il reconnaît avoir utilisé trois armes de la collection paternelle.
Puis, neuf mois plus tard, il se rétracte devant la juge d’instruction. Il évoque un inconnu cagoulé parlant russe qui l’aurait forcé à recharger les armes et à s’accuser. C’est ainsi que la piste de la mafia russe entre dans le dossier.
Elle s’appuie sur des rumeurs de trafic d’armes, de comptes au Luxembourg et, en 1996, sur l’assassinat par balles d’un oncle en Biélorussie. Le parquet de Moscou promet d’envoyer des preuves établissant « de façon univoque » un lien entre ces dossiers. Mais aucun document n’arrive en France.
Voilà le vrai nœud de l’affaire : un parricide élargi d’un fils martyrisé, ou le contrecoup d’affaires mafieuses jamais prouvées. Reste à savoir ce que les jurés ont tranché.
Huit ans de prison : ce que la justice a retenu, et ce qu’est devenu le fils
L’adolescent comparaît du 4 au 14 mars 1998 devant la cour d’assises des mineurs de Versailles, à huis clos. Les experts psychiatres ne retiennent ni psychose ni bouffée délirante. Ils décrivent un garçon intelligent, affectivement fragile, passé à l’acte dans un mélange de peur, de rage et d’angoisse, sans préméditation avérée.
La défense insiste sur la piste mafieuse et sur les violences paternelles. Le ministère public parle d’un « parricide élargi » et l’avocate générale requiert entre 18 et 20 ans. La cour prononce huit ans de prison, une peine intermédiaire accueillie comme un compromis au bénéfice du doute.
Libéré conditionnellement le 8 juillet 2000, après un peu plus de cinq ans de détention, il se fait discret. D’après les décisions judiciaires, il travaille ensuite comme agent immobilier sur la Côte d’Azur. En 2022, il perd un procès en extorsion lié à une villa de Saint-Tropez.
Dans cette procédure, un intermédiaire rapporte qu’il aurait évoqué « sa bonne connaissance des prisons françaises ». L’affaire continue de nourrir documentaires et podcasts, de Faites entrer l’accusé à Back to the Crime. Pourquoi fascine-t-elle encore autant ?
Pourquoi l’affaire de Louveciennes hante toujours les amateurs de faits divers
Parce que la question centrale n’a jamais été tranchée à la satisfaction de tous. La piste russe n’a jamais été étayée en France, et la cour a pourtant retenu le doute sur la préméditation. Entre les deux, un compromis de huit ans, loin des 18 à 20 ans requis.
Michel Mary confie encore aujourd’hui ce qui le frappe : « C’est son regard, son regard perdu et ses joues rondes. Il a vraiment l’air d’un gamin. » Une phrase qui dit tout du malaise : un tueur présumé de six personnes, et pourtant un visage d’enfant.
Autre dimension, plus discrète : le calme apparent des quartiers résidentiels. Un voisinage cossu, des villas, des soirées entre amis, et soudain l’horreur derrière une porte-fenêtre. Un autre fait divers des Yvelines, l’intrusion chez un chanteur de 97 ans à Marly-le-Roi, rappelle que ce calme est parfois trompeur.
Et quand la violence s’invite dans l’intimité d’une famille, la peur change de visage. On la retrouve dans l’histoire de ce couple de retraités séquestré chez lui, forcé de transférer 900 000 euros en bitcoins. Deux affaires très différentes, un même sentiment d’effroi.
À Louveciennes, la nuit du 26 février 1995 a laissé six morts, un dossier plein de zones d’ombre et un verdict de compromis. Les faits les plus solides tiennent en quelques lignes : des aveux, une montre cassée, huit ans de prison.
Et si vous pensiez que les villas des Yvelines n’avaient plus rien à cacher, l’histoire de cette maison abandonnée où un sans-abri a été retrouvé mort pourrait bien vous retourner. Quant aux poignées de main un peu trop confiantes, celui qui reçoit l’amende pour une voiture qu’il n’avait plus vous fera réfléchir avant de conclure votre prochaine vente.