Un toit s’effondre sur la seule navette soviétique qui a volé : huit ouvriers étaient dessus, à Baïkonour

Un hangar immense, une steppe écrasée de soleil, et au milieu une navette que plus personne ne regarde. Bourane a pourtant fait l’histoire : elle a volé une fois, sans pilote, avant de tomber dans l’oubli. Mais un dimanche de pluie, en 2002, quelque chose a cédé au-dessus d’elle. Et ce n’était pas seulement une question d’entretien.
Bourane, la navette soviétique qui n’a volé qu’une seule fois
Le 15 novembre 1988, Bourane quitte le sol de Baïkonour, propulsée par la fusée géante Energia. Elle boucle deux orbites en 206 minutes, à peu près la durée d’un Paris-Athènes. Et personne n’est à bord.
Le pilotage est entièrement automatique, atterrissage compris. Malgré un vent de travers d’environ 61 km/h, elle se pose à 3 mètres de l’axe de piste et à 10 mètres du point visé. Aucun équipage n’aurait fait beaucoup mieux, et aucun équipage n’était là.
Le décollage n’avait pas été diffusé en direct, ce qui alimenta des rumeurs de trucage. La vidéo a depuis été rendue publique : elle montre bien la navette quitter le sol sous une météo exécrable.
Le programme avait mobilisé plus de 150 000 personnes et plus de 1 000 entreprises à travers l’URSS. Il a pourtant été gelé en 1990, puis officiellement enterré en 1993 sous Boris Eltsine, faute d’argent. Cette épopée spatiale rappelle d’ailleurs le jour où un satellite de 83 kg a lancé la conquête spatiale.
Que devient un tel joyau quand le pays qui l’a construit disparaît ? La réponse tient dans un bâtiment et une steppe.
Un hangar sans propriétaire, une steppe sans pitié
Après son vol, l’orbiteur 1.01 est remisé dans un bâtiment de Baïkonour. Il pèse 105 tonnes et mesure 35,4 mètres de long, soit presque deux bus articulés bout à bout. Il repose sur une maquette d’Energia.
L’édifice, le bâtiment 112, avait été construit pour assembler les fusées Energia et Bourane, et jadis la lunaire N-1. Mais l’URSS se disloque. Le Kazakhstan hérite des installations, sans l’usage ni les moyens de les entretenir.
Les années passent. Plusieurs sources attribuent la fragilité du toit à sa mousse isolante, pensée pour encaisser les écarts de température d’une steppe brûlante l’été et glaciale l’hiver. Cette mousse aurait absorbé l’eau comme une éponge, dans une région où il ne pleut que quelques jours par an.
Dans cet univers de gigantisme soviétique, on trouve d’autres projets abandonnés, comme cette sonde qui a survécu 127 minutes sur Vénus. Mais ici, la menace n’est pas la chaleur de Vénus. C’est un simple dimanche pluvieux.
Le 12 mai 2002, la pluie tombe sur Baïkonour. La structure, alourdie par l’eau, commence à fléchir. Et huit hommes reçoivent l’ordre de monter dessus.
Ils ne savaient pas ce que la toiture allait leur coûter.

Le dimanche où le toit a cédé
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir sur cette logique des grands projets laissés à l’abandon : on s’en occupe quand il est trop tard.
Ce dimanche-là, huit ouvriers se trouvent sur le toit. Ils tentent de consolider la structure alourdie par la pluie. Elle cède quand même.
Le toit s’abat sur Bourane, la seule navette soviétique à avoir quitté l’atmosphère, et sur la maquette d’Energia. Les huit hommes meurent sous les décombres, même si certaines sources n’en comptent que sept.
Le bilan exact reste discuté. L’hebdomadaire Aviation Week parlait, dès le 20 mai 2002, de « jusqu’à huit » victimes, et de nombreuses publications ultérieures retiennent ce chiffre.
Voilà le fin mot de l’histoire : Bourane n’a pas été détruite par un accident spatial, ni par un sabotage, mais par un toit gorgé de pluie dans un bâtiment que personne ne pouvait plus entretenir. La navette qui avait réussi un atterrissage automatique à 10 mètres de sa cible a été écrasée par la négligence du temps.
Ce qu’il reste de la flotte soviétique aujourd’hui
Pour la Russie, la perte n’a eu aucun effet direct sur le programme spatial, selon Aviation Week. Les inquiétudes venaient plutôt de Starsem, la coentreprise franco-russe de lancement Soyouz, qui utilisait des installations du site. La préparation de la sonde européenne Mars Express, prévue en 2003, devenait incertaine.
Les autres exemplaires ont mieux survécu. Ptichka, l’orbiteur achevé à 95-97 %, qui n’a jamais volé, a été déplacé dans un bâtiment voisin après l’accident, aux côtés d’un modèle d’orbiteur. Un appareil d’essais atmosphériques, l’OK-GLI, est exposé au musée de Speyer, en Allemagne.
Quant au hangar 112, il se dresse encore à moitié effondré, visible en arrière-plan lors des retransmissions de lancements depuis Baïkonour. Un décor que l’on voit sans toujours savoir ce qu’il cache. D’autres vestiges de la conquête spatiale surprennent, comme ce radar américain qui visait la Lune en 1946.
Les deux navettes restantes sur place attirent désormais des explorateurs urbains. Le cinéaste russe Alexander Kaunas a marché une quarantaine de kilomètres dans le désert pour s’y introduire, puis a passé trois nuits au milieu des carcasses. Ce rêve de métal est devenu un lieu de pèlerinage pour les curieux, et même un milliardaire est allé repêcher les moteurs d’Apollo 11 pour sauver un autre morceau d’histoire.
Reste une question : que devient un patrimoine quand personne n’a plus les moyens de le garder ?
Bourane aura volé une seule fois, parfaitement, pour être écrasée par un toit. Et si vous croyez que l’espace est le seul endroit où l’histoire s’écrit, ce train à vapeur qui traverse des paysages de Mars en Andalousie vous réserve une surprise. Et ces 73 % de la surface terrestre que personne n’a jamais foulés cachent peut-être d’autres secrets oubliés.