Au marathon olympique de 1904, le premier à franchir la ligne avait fait 18 km en voiture : le vrai vainqueur tenait debout à la mort-aux-rats
Le 30 août 1904, un peu après 18 heures, un coureur entre seul dans le stade de Saint-Louis, dans le Missouri. Fred Lorz, 20 ans, boucle le marathon olympique en 3 heures et 13 minutes. La foule l’acclame. Alice Roosevelt, la fille du président des États-Unis, pose une couronne sur sa tête et s’apprête à lui remettre la médaille d’or. C’est là que des spectateurs se mettent à protester : Lorz n’a pas couru toute la course. Il en a fait une bonne partie assis dans une voiture.
Ce n’est que la première bizarrerie de ce marathon. Le vrai vainqueur a franchi la ligne porté par ses entraîneurs, après avoir avalé de la mort-aux-rats pendant la course. Et le coureur arrivé juste derrière lui cachait un secret qu’il a fallu 117 ans pour régler.

Un départ à 15 heures, par 32 °C, avec un seul point d’eau sur 40 km
En 1904, les Jeux olympiques se tiennent à Saint-Louis, en même temps que l’Exposition universelle. L’Amérique veut montrer sa modernité : deux mois plus tard, à New York, le maire prendra lui-même les commandes du tout premier métro de la ville. Le marathon, lui, semble organisé à l’ancienne.
Trente-deux coureurs venus de sept pays prennent le départ. La distance n’est pas encore fixée à 42,195 km : à Saint-Louis, le parcours fait 40 km. Les organisateurs ont choisi de lancer la course à 15 heures, au moment le plus chaud de la journée. Il fait environ 32 °C.
Après cinq tours de piste, les coureurs s’engagent sur des routes de campagne en terre battue. Les officiels les suivent et les précèdent en automobile, ce qui soulève des nuages de poussière. La route n’a pas été fermée : il faut éviter les charrettes de livraison, les trains, les tramways et des promeneurs avec leurs chiens.
Pour boire, il n’y a qu’un seul puits, vers le 20e kilomètre. James Edward Sullivan, l’un des principaux organisateurs, n’a prévu aucun autre point d’eau. Il veut étudier les effets de ce qu’il appelle la déshydratation volontaire.
Le résultat ne se fait pas attendre. John Lordan, vainqueur du marathon de Boston en 1903, est pris de violents malaises et abandonne après 16 km. Sam Mellor, en tête à mi-course, finit désorienté par la poussière et renonce au 23e kilomètre. L’Américain William Garcia est retrouvé inconscient au bord de la route, la poussière soulevée par les voitures lui ayant causé de graves blessures internes.
Les autres concurrents ne sont pas mieux lotis. Le facteur cubain Andarín Carvajal a perdu tout son argent au jeu à La Nouvelle-Orléans. Il a rejoint Saint-Louis en auto-stop et court en vêtements de ville, coupés aux jambes pour en faire un short. Il n’a rien mangé depuis 40 heures. En chemin, il demande deux pêches à un spectateur, qui refuse. Il les lui vole et repart en courant. Plus loin, il s’arrête dans un verger et mange des pommes pourries. Pris de crampes, il s’allonge pour faire la sieste. Il finira quand même quatrième.
Len Taunyane, l’un des deux premiers Africains noirs à participer aux Jeux, est chassé par un chien à environ 1,6 km du parcours. Il termine neuvième. Sur 32 partants, seuls 14 verront l’arrivée.
Fred Lorz a fait près de 18 km en voiture avant de franchir la ligne en vainqueur
Fred Lorz court pour le Mohawk Athletic Club de New York. Pris de crampes, il abandonne après environ 14,5 km. Son manager le fait alors monter dans sa voiture, direction le stade. Pendant le trajet, Lorz salue les spectateurs et même les coureurs qu’il dépasse.
Après près de 18 km de trajet, la voiture tombe en panne. Lorz, reposé, descend et reprend la course à pied. Il entre dans le stade en tête, sous les acclamations, et pose pour une photo avec Alice Roosevelt. Il est sur le point de recevoir la médaille d’or quand des spectateurs affirment qu’il n’a pas couru toute la distance.

Confronté aux officiels furieux, Lorz avoue tout de suite. Il assure qu’il voulait faire une plaisanterie. L’Amateur Athletic Union ne rit pas et le suspend à vie. La sanction est réduite à six mois le 19 février 1905, après des excuses officielles et une enquête concluant qu’il n’avait pas voulu frauder. L’année suivante, Lorz remporte le marathon de Boston, à la régulière cette fois, en 2 h 38 min 25 s.
Le vrai vainqueur a fini porté par ses entraîneurs, dopé à la mort-aux-rats
Le titre revient donc à Thomas Hicks, arrivé deuxième. Sa course n’a pourtant rien d’exemplaire. À 16 km de l’arrivée, il mène avec 2,4 km d’avance, mais il veut s’arrêter et s’allonger. Ses entraîneurs l’en empêchent.
Jusqu’à la fin, ils lui donnent plusieurs doses de strychnine, une mort-aux-rats courante qui stimule le système nerveux à petite dose, mélangée à du brandy et à du blanc d’œuf. C’est le premier usage connu de produits dopants dans les Jeux modernes.
Hicks hallucine et peine à marcher sur la fin du parcours. Dans le stade, son équipe le porte au-dessus de la ligne, en le tenant en l’air pendant qu’il agite les pieds comme s’il courait encore. Il quitte la piste sur une civière. Sans les soins de quatre médecins, il aurait pu mourir dans le stade. Il a perdu 3,6 kg pendant la course.
Son temps, 3 h 28 min 53 s, reste le plus lent jamais réalisé par un vainqueur du marathon olympique, 29 minutes de plus que le deuxième plus lent.
Environ six minutes après lui, un autre coureur franchit la ligne en 3 h 34 min 52 s, l’air bien plus frais. Il récupère la médaille d’argent après la disqualification de Lorz. Les registres l’inscrivent comme Américain. Il s’appelle Albert Corey, et il est né à Meursault, en Côte-d’Or.
Albert Corey, fils de vigneron bourguignon, n’a été rendu à la France qu’en 2021
Albert Corey voit le jour en 1878. Cette année-là, le phylloxéra ravage les vignes de Meursault, qui n’est pas encore une appellation prestigieuse. Son père Étienne, vigneron, part s’installer en banlieue parisienne. Albert s’engage dans l’armée en 1896. Il s’y découvre un talent pour l’endurance et bat le record des 160 km en 1899.
Le 2 janvier 1903, il manque à l’appel. On le retrouve un an plus tard à Chicago, briseur de grèves dans les immenses abattoirs de la ville. Pour se faire une place dans l’athlétisme américain, il joue au culot. Il affirme avoir couru le marathon de Paris en 1900, ce qui est vrai, en laissant croire qu’il s’agissait du marathon olympique de la même année. Le bluff fonctionne : la Chicago Athletic Association l’envoie à Saint-Louis.

Il est le seul Français de ces Jeux, trop lointains et trop chers pour les athlètes français. À l’arrivée, il fanfaronne : « J’aurais pu faire un tour de plus. » Mais comme il court pour un club américain, il est compté comme Américain, selon les règles de l’époque. Il décroche même une deuxième médaille d’argent dans la course par équipes sur 4 miles.
Pendant plus d’un siècle, l’histoire tombe dans l’oubli, comme celle de Charles Bourseul, le Français qui avait imaginé le téléphone avant Graham Bell. Jusqu’à ce que Clément Genty, ingénieur, historien amateur et conseiller municipal de Meursault, tombe sur son nom dans un journal. Il fouille les archives et remue ciel et terre. Le 25 janvier 2021, le Centre d’études olympiques du CIO lui écrit que « M. Corey est le seul participant et médaillé de nationalité française » de ces Jeux. La même année, sa médaille d’argent du marathon est réattribuée à la France.
Corey ne l’aura jamais su. Sa carrière ne va guère plus loin que Saint-Louis : en 1909, il est percuté par une voiture et ne retrouve jamais son niveau. Il rentre en France à l’été 1910, reprend du service dans l’armée et meurt à Paris en 1926. Son arrière-petit-fils, Serge Canaud, n’a découvert cette histoire qu’au coup de fil de Clément Genty. Dans la famille, personne n’avait jamais parlé de l’Amérique ni des Jeux.
Le marathon a bien changé depuis. La strychnine a été bannie, et le CIO s’est doté d’une commission médicale en 1967. Mais la course réserve encore des scénarios improbables : à Francfort, un coureur en tête au 38e kilomètre s’est vu barrer la route par un livreur à vélo. Et côté Jeux, la facture dure parfois bien plus longtemps que l’épreuve : Montréal a mis 30 ans à payer son stade olympique de 1976.