En 1976, Montréal construit son stade olympique pour 134 millions de dollars : les Québécois finissent de le payer en 2006, avec une taxe sur les cigarettes
En janvier 1973, le maire de Montréal, Jean Drapeau, explique comment il financera les Jeux olympiques de 1976 : des pièces commémoratives, des timbres et une loterie. Pas un dollar des contribuables. Il ajoute une formule restée célèbre au Québec : les Jeux ne peuvent pas plus avoir de déficit qu’un homme ne peut avoir un bébé. Le stade est alors estimé à 134 millions de dollars canadiens. Trente ans plus tard, les Québécois paieront encore.

Un stade dessiné à Paris, livré sans toit
Le projet est confié à l’architecte français Roger Taillibert, auteur du Parc des Princes. Il imagine une coque de béton préfabriqué et une tour inclinée de 165 mètres, la plus haute du monde, d’où un toit rétractable devait se déployer au-dessus des gradins. Le chantier prend du retard, les grèves s’enchaînent, le béton coûte plus que prévu. À l’ouverture des Jeux, le 17 juillet 1976, le stade est livré inachevé : la tour s’arrête à mi-hauteur et il n’y a pas de toit. Le prix a déjà doublé.
La tour ne sera terminée qu’une décennie plus tard, et le premier toit permanent s’effondrera partiellement, obligeant à en poser un autre. Chaque réparation s’ajoute à la facture.
11 mai 1976 : la quatrième source de financement
Deux mois avant les Jeux, le gouvernement du Québec doit se rendre à l’évidence : les pièces, les timbres et la loterie ne suffiront pas. Le 11 mai 1976, il vote une taxe spéciale sur les produits du tabac, dont une part ira chaque année au remboursement des installations olympiques. La loi prévoit que le stade reviendra à la Ville de Montréal une fois la dette soldée. Personne n’imagine alors combien de temps ça prendra.
Au fil des années, cette part représentera environ 8 % des recettes de la taxe provinciale sur le tabac. Chaque paquet acheté au Québec paie un peu de béton. Le stade gagne son surnom, un jeu de mots sur « Big O », le grand O : le « Big Owe », la grande dette.
Trente ans, une interdiction de fumer et un dernier chèque
En 2006, la fin est en vue. Les responsables prévoient de solder la dette en septembre. Mais en mai 2006, le Québec interdit de fumer dans les lieux publics fermés. Les ventes de cigarettes reculent, la taxe rapporte moins, et l’échéance glisse de deux mois. Mi-novembre 2006, trente ans après les Jeux, la dernière tranche est payée. La Presse canadienne titre que la facture olympique est enfin de l’histoire ancienne.
Le total, avec les intérêts, les réparations, la conversion du vélodrome en Biodôme et celle du village olympique en logements, atteint entre 1,47 et 1,61 milliard de dollars canadiens selon les comptes. Plus de dix fois l’estimation de départ. À l’époque, seul le nouveau Wembley de Londres a coûté plus cher.
L’après : un stade payé, mais toujours encombrant
Le stade existe toujours, avec sa tour, aujourd’hui accessible par funiculaire. Les Expos, l’équipe de baseball qui l’occupait, sont partis pour Washington en 2004. Il accueille des salons, des concerts, quelques matchs de football, et des familles pour des festivals de camions de cuisine. Le plus gros public payant de son histoire reste celui du 6 juillet 1977 : 78 322 spectateurs pour Pink Floyd.
Le démolir coûterait, selon le conseil qui le gère, entre 500 et 700 millions de dollars. Alors Montréal le garde, et le répare. Et le refrain ne change pas : trente ans pour payer un stade, c’est à peu près la durée d’un crédit immobilier, disent ses défenseurs. Pour mesurer ce que rapporte une taxe sur le tabac, sur un paquet de cigarettes à 13 euros, le fabricant touche environ 1 euro, le reste file ailleurs. Et pour d’autres chantiers qui ont dérapé, le bouchon de 100 kilomètres qui a duré douze jours en Chine tenait aussi à des travaux mal calculés, et à Centralia, une corvée de nettoyage de 1962 coûte encore à la Pennsylvanie.