En 1962, une ville de Pennsylvanie brûle ses ordures dans une ancienne mine de charbon : le feu n’a jamais été éteint, il reste 5 habitants sur 1 000
En mai 1962, le conseil municipal de Centralia, une petite ville minière de Pennsylvanie, engage cinq pompiers volontaires pour une corvée de printemps : nettoyer la décharge municipale avant le Memorial Day. La décharge est installée dans une ancienne mine à ciel ouvert, à côté du cimetière des Odd Fellows. Comme les années précédentes, les pompiers mettent le feu aux ordures et laissent brûler. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que ce feu-là ne s’éteindra pas de leur vivant, ni de celui de leurs enfants.

Une décharge posée sur un labyrinthe de charbon
Centralia s’est bâtie sur l’anthracite. La ville a compté jusqu’à 2 761 habitants en 1890, avec sept églises, cinq hôtels, 27 saloons, deux théâtres et une banque. Sous les rues, des décennies d’exploitation ont laissé un labyrinthe de galeries abandonnées, fragilisées par les mineurs clandestins qui, après la crise de 1929, grignotaient les piliers de charbon censés soutenir les plafonds.
Le 27 mai 1962, le feu de la décharge n’est pas complètement éteint. Une ouverture non scellée dans la fosse lui donne accès aux galeries. La veine de charbon prend. D’autres versions existent : un camionneur aurait déversé des cendres encore chaudes la veille, et le conseil municipal avait pris du retard sur la barrière d’argile qu’il devait poser entre chaque couche de déchets. Peu importe la cause exacte : à partir de ce printemps-là, le sous-sol de Centralia brûle.
Dix-sept ans sans comprendre
Pendant des années, le feu avance sans que la ville mesure le danger. Il faut attendre 1979 pour un premier signal. Le maire de l’époque, John Coddington, tient une station-service. Un jour, il plonge une jauge dans l’une de ses cuves souterraines pour vérifier le niveau d’essence. La tige ressort chaude. Il descend un thermomètre au bout d’une ficelle : le carburant est à 77,8 °C.
Le 14 février 1981, l’affaire bascule. Todd Domboski, 12 ans, joue dans le jardin de sa grand-mère quand le sol s’ouvre sous ses pieds. Le trou fait 1,2 mètre de large et 46 mètres de profondeur. Il se rattrape à une racine ; son cousin Eric Wolfgang, 14 ans, le tire hors du trou. La vapeur qui s’en échappe contient un taux mortel de monoxyde de carbone. Ce jour-là, le gouverneur de Pennsylvanie, Dick Thornburgh, se trouvait justement en ville pour évaluer la situation.
42 millions de dollars pour déménager une ville
En 1983, le Congrès américain débloque plus de 42 millions de dollars pour racheter les maisons et reloger les habitants. Presque tous acceptent. Plus de 1 000 personnes partent, 500 bâtiments sont démolis. De 1 017 habitants en 1980, Centralia tombe à 63 en 1990. En 1992, le gouverneur Bob Casey place toute la commune sous expropriation : les bâtiments restants sont déclarés condamnés. En 2002, la poste américaine supprime le code postal de la ville, le 17927.
Une poignée d’irréductibles refuse pourtant de partir. En 2009, le gouverneur Ed Rendell lance la procédure d’expulsion des derniers résidents. Ils se battent en justice jusqu’en 2013. Le 29 octobre 2013, un accord est signé avec les sept derniers habitants : 218 000 dollars pour la valeur de leurs maisons, 131 500 dollars pour solde de tout compte, et le droit d’y vivre jusqu’à leur mort. Après quoi les maisons reviendront à l’État.
L’après : cinq habitants, une église et un feu pour 250 ans
Au recensement de 2020, Centralia compte 5 habitants. C’est la commune la moins peuplée de Pennsylvanie. Le feu brûle toujours sous 160 hectares, sur quatre fronts, et les experts estimaient en 2006 qu’il en avait encore pour 250 ans. Il ne se voit presque plus : quelques évents métalliques, de la vapeur derrière le cimetière de la colline, des panneaux qui avertissent du monoxyde de carbone et des sols instables.
La route 61, fissurée par la chaleur, a été abandonnée en 1993 et rebaptisée « Graffiti Highway » par les visiteurs qui la couvraient de tags. En avril 2020, ses propriétaires l’ont ensevelie sous des centaines de monticules de terre. Reste une église ukrainienne catholique, construite en 1911, qui célèbre encore la messe chaque dimanche : une étude géologique a montré qu’elle repose sur de la roche, pas sur du charbon. Le conseil municipal, lui, se réunissait encore en 2011 ; sa plus grosse facture était l’électricité, 92 dollars.
Certains anciens habitants restent convaincus que l’expropriation visait surtout les droits miniers sur le charbon encore intact sous la ville. Ils ne sont pas les seuls à s’accrocher à leur sol : à Canton, en Chine, une femme a refusé pendant dix ans de vendre ses 40 m², et un pont à quatre voies a fini par être construit autour de sa maison. À Osaka, c’est une tour de bureaux qui a dû intégrer une autoroute dans ses étages.