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Des marins perdent 61 000 baskets Nike dans une tempête du Pacifique en 1990 : six mois plus tard, elles s’échouent sur la côte de Washington

Publié par Hannah Maline le 01 Nov 2026 à 1:47

Imagine : tu ramasses des coquillages sur une plage de l’État de Washington, et tu tombes sur une basket Nike. Puis une deuxième. Puis une centaine. C’est exactement ce qui est arrivé à des promeneurs à l’automne 1990.

Derrière ce grand n’importe quoi se cache une histoire de tempête, de numéros de série et d’un océanographe qui a flairé la bonne affaire scientifique.

La nuit où un cargo a perdu 21 conteneurs

Le 27 mai 1990, le porte-conteneurs Hansa Carrier fait route de Corée vers les États-Unis. Il traverse alors une tempête violente, au sud de la péninsule d’Alaska.

Les vagues sont telles que 21 conteneurs de 40 pieds passent par-dessus bord. Cinq d’entre eux transportaient des chaussures Nike. Au total, 61 000 paires se retrouvent à la mer, selon Wikipédia.

Les chiffres varient selon les sources : PBS parle plutôt de 80 000 chaussures. Dans tous les cas, c’est une cargaison immense qui part à la dérive. Et ce n’est que le début de l’histoire.

Cargo en pleine tempête perdant ses conteneurs dans le Pacifique

Le détail qui a tout changé : un numéro de série par chaussure

Voilà le détail qui fait toute la différence. Chaque chaussure portait un numéro de série unique. Autrement dit, impossible de confondre une basket de la cargaison avec une chaussure perdue par un randonneur.

Là où une cargaison de cailloux ou de planches n’aurait rien appris à personne, ces baskets étaient de véritables balises flottantes. Elles étaient identifiables, traçables, et il y en avait des dizaines de milliers.

Il suffisait juste de quelqu’un pour les suivre. Et ce quelqu’un existait.

L’océanographe qui a vu l’occasion

Curtis Ebbesmeyer est océanographe, basé à Seattle. Il étudie déjà les courants en suivant des bouées. Quand il entend parler des baskets, il comprend qu’il vient de recevoir un cadeau.

Il raconte parfois que sa mère lui aurait dit, en apprenant l’histoire : « Well isn’t that what you do ? » Autrement dit : « N’est-ce pas exactement ton métier ? » Les versions varient, mais l’idée est là.

Il monte alors un réseau de promeneurs qui arpentent les plages, ces fameux beachcombers. Leur mission : signaler chaque objet échoué. Ce réseau deviendra plus tard une association internationale. Mais d’abord, il fallait que les baskets arrivent.

Baskets échouées sur une plage de l'État de Washington

Thanksgiving 1990 : les premières arrivent

Vers Thanksgiving 1990, environ six mois après la tempête, les 200 premières baskets touchent terre sur la côte nord de l’État de Washington. Les promeneurs les ramassent, les signalent, et la carte de la dérive commence à se dessiner.

Les trouvailles s’enchaînent ensuite. En janvier-février 1991, des chaussures apparaissent au large de l’île de Vancouver. En mars 1991, d’autres sont repérées dans le Queen Charlotte Sound. La flottille remontait vers le nord, portée par le courant de Davidson d’hiver.

Mais alors, pourquoi en retrouver ensuite beaucoup plus au sud ? La réponse est un peu plus loin.

Quand le courant a fait demi-tour

En avril et mai 1991, nouvelle vague de découvertes, cette fois au large de l’Oregon. Les baskets étaient donc redescendues vers le sud.

Pour les scientifiques, c’est la preuve d’un renversement net des courants. Au printemps, les vents du sud de l’hiver laissent la place aux vents du nord de l’été, sur la côte nord-ouest du Pacifique. Cette transition s’est produite à la fin mars 1991, et elle a littéralement renvoyé la flottille dans l’autre sens.

Les chaussures ont ainsi servi de journal de bord de l’océan. Un journal écrit en caoutchouc et en semelles à coussin d’air.

Océanographe examinant une basket sur une plage du Pacifique

Les chaussures gauches et droites ne partent pas du même côté

Voilà le détail le plus surprenant. En analysant les signalements, Ebbesmeyer constate que les chaussures gauches et les chaussures droites ne dérivent pas du même côté. La forme de la chaussure, son flottement et la prise au vent ne sont pas symétriques.

Pour suivre tout ça, il s’appuie sur le simulateur OSCURS (Ocean Surface Currents Simulation), mis au point par l’océanographe Jim Ingraham. Ce logiciel permet de modéliser la dérive d’objets flottants sur l’océan.

Il a ensuite réutilisé la méthode pour d’autres cargaisons perdues, comme les 34 000 gants de hockey tombés du Hyundai Seattle en 1994. Et ça, c’est une autre histoire encore plus étonnante.

Ce que les déchets nous apprennent sur l’océan

Le « Great Shoe Spill of 1990 » est resté dans les annales comme l’un des accidents maritimes qui ont fait progresser la connaissance des courants. Un naufrage de marchandises est une catastrophe pour l’armateur, mais une aubaine pour les chercheurs.

Ebbesmeyer avait déjà gagné en notoriété avec des canards en plastique tombés d’un navire en 1992 : on en ramassait encore sur les plages du Nord-Ouest plus de douze ans après. Il a fondé en 1996 la Beachcombers’ and Oceanographers’ International Association et publie un magazine, Beachcombers’ Alert.

Et ce phénomène n’est pas limité au Pacifique. Dans l’Atlantique, de petits objets échoués sur les plages d’Europe ont eux aussi permis de retracer un long voyage depuis New York.

Et si l’océan nous parlait à travers nos déchets ?

Le plus fou dans cette histoire, c’est que personne n’avait prévu de mener une expérience scientifique. Une tempête, des conteneurs, des promeneurs curieux : voilà tout ce qu’il a fallu.

Aujourd’hui, la carte de ces dérives sert encore de référence pour comprendre comment les déchets voyagent d’un continent à l’autre. Si ces sujets te fascinent, jette un œil à ce ruban d’algues brunes long comme un continent qui se forme dans l’Atlantique : l’océan a décidément beaucoup de choses à raconter.

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