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En 1994, un cargo en feu perd 34 000 gants de hockey dans le Pacifique : un an plus tard, ils débarquent pile à l’endroit prédit par un ordinateur

Publié par Hannah Maline le 31 Oct 2026 à 16:17

Un navire en flammes, un équipage évacué, des conteneurs arrachés par des vagues géantes. En décembre 1994, des dizaines de milliers de gants de hockey tombent au beau milieu du Pacifique Nord. Pour un océanographe américain, cette catastrophe va devenir une expérience grandeur nature. Et les gants vont lui offrir une preuve spectaculaire.

gants de hockey cargo

Un incendie en pleine mer

Le 9 décembre 1994, un porte-conteneurs, le Hyundai Seattle, traverse le Pacifique Nord. Il se trouve alors à environ 3 200 kilomètres des côtes de l’État de Washington, aux États-Unis, non loin de la ligne de changement de date.

Soudain, un incendie se déclare dans la salle des machines. Le feu finit par être maîtrisé, mais le navire n’a plus de propulsion. Il se retrouve à la merci des éléments, ballotté par des vents violents et des vagues d’une douzaine de mètres de haut.

L’équipage est évacué. Le cargo, abandonné, dérive pendant quinze jours. Selon le magazine spécialisé Beachcombing, 49 des 726 conteneurs qu’il transporte sont arrachés et passent par-dessus bord.

34 000 gants à la mer

Dans l’un d’eux, une cargaison bien particulière : environ 34 000 gants de hockey sur glace, accompagnés de plastrons et de jambières. Selon le manifeste du navire, cité par la lettre d’information de l’association Sea-Bean, deux conteneurs transportaient même au total quelque 38 000 articles de hockey.

Les gants portent l’insigne Victoriaville, du nom d’une ville du Québec connue pour ses équipements de hockey. Ils commencent alors un long voyage à travers l’océan.

Ces cargaisons perdues font régulièrement le bonheur des curieux. Nous vous avions raconté l’histoire de ces 28 800 canards en plastique tombés d’un cargo en 1992, que des scientifiques suivent encore à travers les océans.

L’homme qui suit les objets perdus en mer

C’est là qu’intervient Curtis Ebbesmeyer. Né en 1943 à Los Angeles, cet océanographe installé à Seattle a obtenu son doctorat à l’université de Washington en 1973.

Pendant des années, il a étudié les courants marins à l’aide de bouées, et prévu le déplacement des marées noires. Mais il est surtout devenu célèbre pour une méthode originale : utiliser les objets tombés des cargos comme des traceurs géants des courants océaniques.

Il s’est notamment intéressé aux 61 000 baskets Nike perdues en mer en 1990, puis aux fameux canards en plastique. Les gants de hockey vont lui offrir un nouveau terrain d’étude.

Un ordinateur pour prédire leur trajet

Pour suivre ces objets, Curtis Ebbesmeyer s’appuie sur un outil informatique : OSCURS, un simulateur des courants de surface de l’océan, développé par son collègue Jim Ingraham, lui aussi océanographe à Seattle.

En entrant dans le modèle le lieu et la date de l’accident, les deux scientifiques peuvent estimer où et quand les objets ont des chances de s’échouer. Encore faut-il que quelqu’un les retrouve, et le signale.

Dans le Pacifique Nord, les objets sont emportés par de grands tourbillons appelés « gyres ». Curtis Ebbesmeyer a une image simple pour les décrire. Interrogé par le magazine Harper’s, il compare un gyre à « un courant dans un bol de soupe » : quand on remue sa soupe, elle se met à tourner.

Les premiers gants repêchés au large

Les premiers indices arrivent en 1995. Le 22 mai, une promeneuse, Shery Kinnebrew, trouve quatre équipements de hockey près du phare de Pachena, sur l’île de Vancouver, au Canada. Selon Curtis Ebbesmeyer, ceux-là sont sans doute tombés plus tôt, plus près des côtes.

En août 1995, le capitaine d’un thonier, Ron Anderson, repêche sept gants en pleine mer, à environ 1 300 kilomètres à l’ouest de l’Oregon. Après environ huit mois dans l’eau, des balanes de 5 à 7 centimètres ont poussé dessus.

Ces observations permettent d’affiner le modèle. Les gants semblent dériver plus vite que d’autres débris, et les calculs sont ajustés en conséquence.

La prédiction se réalise

À partir de là, le modèle annonce une arrivée massive sur les côtes entre le nord de l’État de Washington et le sud de l’île de Vancouver, vers la mi-janvier 1996.

Le 14 janvier 1996, un promeneur, Alex Welcel, découvre entre 50 et 60 gants sur environ cinq kilomètres de plage, à Keeha, sur l’île de Vancouver. Il trouve aussi des plastrons. Pour Curtis Ebbesmeyer, c’est un véritable « test à l’aveugle » réussi pour le modèle.

Dans les jours qui suivent, d’autres signalements affluent. À Cannon Beach, dans l’Oregon, Steve McLeod ramasse 23 gants et trois jambières. À Long Beach, dans l’État de Washington, George Dalton en trouve huit le 21 janvier.

« Les gants ont gagné haut la main »

Les gants n’étaient pas les seuls objets à dériver dans le secteur. Selon Curtis Ebbesmeyer, des baskets sont arrivées sur les côtes deux mois après eux. La raison, selon lui : elles offraient davantage de prise au vent.

L’océanographe a résumé la course par un jeu de mots resté célèbre : « The gloves won, hands down. » Autrement dit, « les gants ont gagné haut la main ».

Le modèle prévoyait ensuite que les gants atteindraient les îles de la Reine-Charlotte, au Canada, au printemps 1996, puis la côte de l’Oregon pendant l’été. Certains pourraient atteindre Hawaï un an plus tard, et l’Asie au bout de deux ans. Selon Beachcombing, des gants ont bien été retrouvés en Californie puis à Hawaï.

Un réseau mondial de chercheurs de trésors

Pour récolter toutes ces données, Curtis Ebbesmeyer s’appuie sur des centaines de promeneurs. En 1996, il fonde une association à but non lucratif qui rassemble des ramasseurs d’objets de plage du monde entier. Il publie aussi un magazine, Beachcombers’ Alert, où chacun peut signaler ses trouvailles.

En 2009, il raconte ses aventures dans un livre, Flotsametrics and the Floating World, consacré à ses travaux sur les baskets et les canards perdus en mer.

Des milliers de conteneurs perdus chaque année

L’histoire des gants de hockey rappelle une réalité moins amusante. Selon certaines estimations citées par Beachcombing, jusqu’à 10 000 conteneurs tomberaient en mer chaque année. Une étude du World Shipping Council évoque plutôt environ 600 par an. Il n’existe pas de système officiel de déclaration.

Ces cargaisons finissent régulièrement sur nos plages. Des téléphones Garfield ont ainsi échoué pendant plus de 30 ans en Bretagne, et des cartouches d’encre perdues en 2014 s’échouent encore sur les plages d’Europe.

En Cornouailles, ce sont des pièces de Lego tombées d’un cargo en 1997 qui refont surface. Et si vous tombez vous-même sur un objet rejeté par la mer, sachez que la loi encadre ces trouvailles : nous avons fait le point sur ces trésors échoués et ce que dit la loi.

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