Depuis 2014, d’étranges petits objets s’échouent sur les plages d’Europe : des scientifiques ont retracé leur incroyable voyage depuis le large de New York
Ils sont petits, rectangulaires, en plastique, et on en a retrouvé des Açores jusqu’aux portes du cercle polaire. Pendant des années, des promeneurs les ont ramassés sur les plages, de l’Irlande au Portugal en passant par la France. Il s’agissait de cartouches d’encre pour imprimante. Et leur voyage a commencé au beau milieu de l’Atlantique.

Un conteneur perdu au milieu de l’océan
Tout commence en janvier 2014. En plein Atlantique Nord, à environ 1 500 kilomètres à l’est de New York, un conteneur tombe d’un navire de marchandises. Le nom du bateau n’a jamais été rendu public.
À l’intérieur, des milliers de cartouches d’encre de la marque HP. Peu à peu, la cargaison se disperse dans l’océan. Personne, à ce moment-là, n’imagine encore jusqu’où elle va voyager.
Ces pertes de conteneurs sont plus fréquentes qu’on ne le pense. Et les navires ne sont pas obligés de signaler la chute d’un conteneur, sauf si son contenu est dangereux.
Les premières cartouches arrivent aux Açores
Pendant plusieurs mois, il ne se passe rien. Puis, en septembre 2014, les premières cartouches sont signalées sur le littoral des Açores, l’archipel portugais situé en plein Atlantique, à plus de 3 000 kilomètres du lieu de l’accident.
Sur une seule plage de l’archipel, une centaine de cartouches sont retrouvées. Ce n’est que le début.
Dans les mois et les années qui suivent, les cartouches commencent à s’échouer un peu partout en Europe. Elles sont retrouvées par dizaines, parfois par centaines, sur les côtes du sud et de l’ouest de la Grande-Bretagne, en Irlande, au Portugal, mais aussi en France.
Une Britannique mène l’enquête
Parmi les personnes intriguées, il y a Tracey Williams. Cette habitante de Newquay, en Cornouailles, est passionnée par les objets rejetés par la mer. Elle a fondé le Lost at Sea Project, un projet qui recense les cargaisons perdues qui finissent sur les plages.
Elle est notamment connue pour suivre depuis des années les pièces de Lego tombées d’un cargo en 1997 au large de la Cornouailles. Nous vous avions raconté comment ces 5 millions de pièces de Lego continuent de s’échouer sur les plages.
Selon le site Silicon UK, Tracey Williams trouve ses premières cartouches à l’été 2015, sur la plage de Perranporth, en Cornouailles. Elle commence alors à recenser les signalements grâce à une page Facebook.
HP confirme une perte en mer
Face à l’ampleur du phénomène, la marque finit par s’exprimer. Début 2016, HP confirme que les cartouches proviennent d’une perte de cargaison survenue dans l’Atlantique pendant une tempête, plus d’un an auparavant.
L’entreprise n’est cependant pas en mesure de préciser combien de cartouches ont été perdues, ni où exactement. Elle assure que l’encre, à base d’eau, n’est pas dangereuse pour la faune. Elle met aussi en place un service pour collecter les cartouches retrouvées, et annonce la création d’un fonds en partenariat avec une association britannique de protection des océans, la Marine Conservation Society.
Combien de cartouches pouvait contenir ce conteneur ? Selon l’océanographe américain Curtis Ebbesmeyer, interrogé à l’époque par la BBC, un conteneur de 40 pieds peut en transporter environ 370 000. Il estimait qu’à peine 3 % d’entre elles, soit environ 10 000, seraient un jour signalées par des promeneurs.
Des centaines de témoins sur les réseaux sociaux
Quelques années plus tard, des scientifiques décident de reconstituer le voyage de ces cartouches. Une équipe de l’université de Plymouth, au Royaume-Uni, menée par le chercheur en sciences de l’environnement Andrew Turner, s’associe à Tracey Williams.
Leur idée : faire appel aux promeneurs. Un appel à témoignages est lancé dans un groupe Facebook international de ramasseurs d’objets de plage, qui compte plus de 50 000 membres. Les signalements affluent.
Au total, sur quatre ans, 267 personnes signalent leurs trouvailles. Elles permettent de recenser 1 467 cartouches. Selon Andrew Turner, il s’agit, à sa connaissance, de la première étude à utiliser les réseaux sociaux pour suivre une cargaison perdue en mer.
De la Floride au cercle polaire
Les résultats, publiés en 2021 dans la revue scientifique Environmental Pollution, sont étonnants. Des cartouches ont été retrouvées de la Floride jusqu’au nord de la Norvège. Elles ont atteint, au sud, le Cap-Vert, et au nord, les portes du cercle arctique.
Des signalements ont aussi été faits aux Canaries, aux Bermudes et en mer du Nord. Mais c’est sur les côtes du Royaume-Uni et de l’Irlande que l’on en a retrouvé le plus.
En croisant les témoignages avec un modèle informatique des courants marins, les chercheurs ont pu retracer deux grands chemins. Certaines cartouches sont parties vers le sud, emportées par les courants des Açores et des Canaries, qui tournent autour de l’Atlantique Nord. D’autres ont été poussées vers le nord par la dérive nord-atlantique et le courant de Norvège.
D’après les dates des premiers signalements, elles auraient dérivé à une vitesse moyenne de 6 à 13 centimètres par seconde, soit environ 5 à 11 kilomètres par jour.
Un plastique qui se désagrège
L’étude révèle aussi ce que deviennent ces objets après des mois dans l’eau. La surface des cartouches devient crayeuse et cassante. Elles se fragmentent alors en microplastiques riches en titane.
À l’intérieur, les mousses imbibées d’encre se retrouvent encrassées par des oxydes de fer. Et certaines cartouches contiennent une puce électronique, avec du cuivre, de l’or et des composés bromés.
Pour cette raison, les chercheurs estiment que ces cartouches devraient être considérées comme des déchets électroniques. Or, selon eux, les règles actuelles sur les cargaisons de plastique perdues en mer ne couvrent pas ce type de déchets. Pour Andrew Turner, cela remet en question « la pertinence et la solidité des instruments et des conventions actuels ».
Des cargaisons perdues qui racontent les océans
L’histoire des cartouches HP n’est pas unique. D’autres cargaisons perdues ont permis de mieux comprendre les courants marins, comme ces 28 800 canards en plastique tombés d’un cargo en 1992, ou ces 61 000 baskets Nike perdues en mer en 1990.
En Bretagne, des bénévoles ont même résolu le mystère des téléphones Garfield qui s’échouaient depuis plus de 30 ans sur les plages du Finistère.
Et si vous en trouvez une ?
Si vous tombez sur une cartouche d’encre sur la plage, mieux vaut ne pas la laisser sur place. Ramassez-la et jetez-la dans un point de collecte adapté, comme les bacs de recyclage de cartouches présents dans de nombreux magasins.
Avant de rapporter chez vous un objet rejeté par la mer, sachez aussi que la loi encadre ces trouvailles. Nous avons fait le point sur ces trésors échoués sur les plages et ce que dit la loi. Et si vous vous êtes déjà demandé pourquoi ces petits objets coûtent si cher en magasin, nous avons aussi expliqué pourquoi les cartouches d’imprimante sont aussi chères.