Elle paie 34,99 dollars un buste en marbre posé par terre dans une friperie du Texas et l’attache avec la ceinture de sécurité : il a 2 000 ans, et elle n’a pas le droit de le vendre
Une friperie d’Austin, un buste en marbre sale posé par terre sous un présentoir, une étiquette jaune collée sur la joue. Laura Young l’a acheté sur un coup de cœur, l’a attaché avec la ceinture sur le siège passager et l’a installé dans son salon. Trois ans et demi plus tard, des avocats, un musée et le gouvernement de Bavière lui annonçaient qu’il ne lui appartenait pas.

Un buste par terre, sous une table, et une étiquette sur la joue
Laura Young écume les friperies depuis plus de dix ans. Elle est antiquaire à Austin, au Texas, et revend en ligne ce qu’elle déniche. En 2018, dans une boutique Goodwill de Far West Boulevard, elle repère quelque chose posé à même le sol, sous une table d’exposition : une tête d’homme en marbre, assez sale, assez lourde, avec une petite étiquette jaune collée sur la joue droite. 34,99 dollars.
« Il avait l’air romain. Il avait l’air vieux », dira-t-elle. Elle ne réfléchit pas longtemps : à ce prix-là, il n’y a aucune raison de ne pas le prendre. Elle sort le buste au soleil pour mieux le regarder, puis le charge dans sa voiture. L’objet pèse 24 kilos et mesure une cinquantaine de centimètres ; elle l’installe sur le siège passager et lui boucle la ceinture de sécurité. La photo, postée sur son compte Instagram, deviendra la plus célèbre de son histoire.
À la maison, le buste prend place sur une commode du salon. Pendant la pandémie, elle lui mettra même un masque.
Mais Laura Young a l’œil d’une professionnelle, et ce qu’elle voit la tracasse. Le marbre, la facture, l’usure : rien ne ressemble à une reproduction de jardinerie. Elle commence à envoyer des photos.
Deux maisons de ventes, un vieux catalogue allemand et un roi de Bavière
Elle contacte des historiens de l’art de l’université du Texas, puis deux maisons de ventes, Bonhams et Sotheby’s. La première réponse arrive par e-mail alors qu’elle fête ses 40 ans en vacances : Bonhams confirme que la pièce est antique, un vrai marbre romain. Sa réaction est celle d’une mère qui a laissé un enfant seul : « Il était chez moi, tout seul. » Elle veut rentrer immédiatement.
La suite vient d’un consultant de Sotheby’s, Jörg Deterling, qui finit par mettre le doigt sur une piste précise. Le visage du buste figure dans un catalogue vieux d’un siècle, celui d’un musée allemand. Le portrait est celui d’un homme de pouvoir de la Rome antique, sculpté entre la fin du Ier siècle avant notre ère et le début du Ier siècle de notre ère. Certains y voient un général, peut-être Drusus Germanicus.
Et l’histoire de l’objet se déroule à rebours. Avant 1833, le buste appartient à Louis Ier, roi de Bavière, grand amateur d’antiquités. Il l’installe dans la cour du Pompejanum, une réplique de villa pompéienne qu’il fait construire à Aschaffenburg, sur les bords du Main. Il y reste plus d’un siècle.
Puis vient la guerre. Le Pompejanum est lourdement bombardé par les Alliés. Aschaffenburg devient ensuite une ville de garnison américaine, avec plusieurs casernes. Et le buste disparaît. L’hypothèse la plus probable, celle que retiendront les experts et le musée de San Antonio : un soldat américain l’a emporté comme souvenir, ou l’a troqué, avant de rentrer au Texas. Soixante-dix à quatre-vingts ans plus tard, quelqu’un l’a déposé chez Goodwill, où il a fini par terre, sous une table, à 34,99 dollars.
Pour Laura Young, c’est à la fois la trouvaille d’une vie et le début d’un problème qu’elle n’avait pas vu venir.
Deux mille ans, un propriétaire légitime et aucun droit de vendre
La valeur d’un portrait romain authentique de cette époque se chiffre en centaines de milliers de dollars, parfois bien plus. Pour une antiquaire qui gagne sa vie en revendant ce qu’elle chine, c’est le jackpot absolu. Sauf que ce jackpot a un propriétaire, et que ce propriétaire ne l’a jamais vendu.
Laura Young consulte une avocate new-yorkaise spécialisée dans le droit de l’art, Leila Amineddoleh. Le verdict est sans appel : le droit américain ne reconnaît pas le transfert de propriété quand il y a eu vol. Le buste a quitté Aschaffenburg par un pillage de guerre ; l’État de Bavière n’a jamais renoncé à ses droits ; donc il lui appartient toujours, quel que soit le nombre de mains par lesquelles l’objet est passé depuis, et quel que soit le prix payé chez Goodwill. L’avocate lui déconseille formellement de le vendre, en salle des ventes comme en privé, sous peine de procès coûteux ou de poursuites pénales.
« Immédiatement, je me suis dit : OK, je ne peux pas le garder et je ne peux pas non plus le vendre », racontera Laura Young. « C’était extrêmement doux-amer, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais le pillage d’œuvres d’art en temps de guerre est un crime de guerre. Je ne peux pas en être complice. »
Il y a une ironie que les habitués des brocantes apprécieront. Dans la plupart des histoires du genre, l’objet trouvé pour trois fois rien change la vie de celui qui l’a repéré, comme ce petit bol acheté 35 dollars dans un vide-grenier et adjugé plus de 700 000 dollars ou cette toile à 4 dollars qui cachait un exemplaire de la Déclaration d’indépendance. Ici, la trouvaille la plus ancienne jamais faite dans une friperie américaine n’a rien rapporté, ou presque, à celle qui l’a sauvée.
Un an dans un musée texan, puis le retour en Bavière
Plutôt que de se battre, Laura Young négocie. Avec son avocate, elle conclut un accord avec l’Administration bavaroise des palais, jardins et lacs, propriétaire du Pompejanum. Le buste sera rendu à l’Allemagne. En échange, elle touche une « petite prime de découverte », dont le montant n’a jamais été dévoilé, et elle obtient une condition qui lui tient à cœur : avant de traverser l’Atlantique, le buste sera exposé au Texas.
« Il a été caché pendant soixante-dix ou quatre-vingts ans. Je pense qu’il mérite un peu d’attention, et je pense qu’il la mérite au Texas », explique-t-elle. En mai 2022, le buste quitte la commode de son salon pour une vitrine du musée d’art de San Antonio, avec un cartel qui raconte son improbable voyage, de Rome à la friperie de Far West Boulevard. Il y reste un an, puis repart pour Aschaffenburg en 2023.
La partie la plus mystérieuse de l’histoire, elle, n’a jamais été élucidée. Qui a déposé le buste chez Goodwill ? Laura Young a tenté de retrouver le donateur, y compris par une annonce sur Craigslist, sans résultat. La chaîne d’hommes et de femmes qui ont eu ce visage romain chez eux pendant trois quarts de siècle, sans se douter de rien, restera anonyme.
« C’est un peu dur, parce que ce sera sans doute la chose la plus cool que je trouverai jamais, et c’est fini », concède-t-elle. Puis, en antiquaire : « Mais il y a toujours autre chose à trouver. »
La leçon vaut pour tous les chineurs : un objet trop beau pour son prix a parfois une histoire, et l’histoire a parfois un propriétaire. Pour les cas plus heureux, relisez l’histoire de cet œuf en or acheté pour être fondu, qui était un Fabergé impérial, ou ces objets oubliés dans les placards qui valent une fortune.