En 1955, un pâtissier polonais nourrit l’équipe d’un film tourné à Saint-Tropez : Brigitte Bardot baptise sa brioche, il en fait un empire
Au milieu des années 1950, Saint-Tropez n’est encore qu’un petit port de pêche du Var. Un réalisateur débutant, Roger Vadim, vient y tourner un film avec sa jeune épouse, une actrice encore peu connue : Brigitte Bardot. Il faut nourrir l’équipe de tournage.
Le repas est confié à un pâtissier du village, arrivé de Pologne quelques années plus tôt. Au dessert, il apporte un gâteau qui n’a pas encore de nom. Il va en recevoir un, et pas de n’importe qui.

Un pâtissier polonais et la recette de sa grand-mère
Alexandre Micka est d’origine polonaise. Il s’installe à Saint-Tropez après la guerre et ouvre une boulangerie-pâtisserie sur une place du village. Dans ses bagages, il a une recette familiale que la légende attribue à sa grand-mère.
En 1952, il en tire une première version de ce qui deviendra son gâteau fétiche : une brioche au sucre en grains, fendue en deux et garnie d’une crème parfumée à la vanille. Ce n’est pas une simple crème pâtissière, mais un mélange de crème pâtissière et de crème au beurre, dont le dosage reste secret.
Pour l’instant, la pâtisserie se vend sans nom particulier. C’est le « gâteau à la crème » du pâtissier de la place.
Le tournage qui change tout
En 1955, selon l’histoire officielle de la maison, Roger Vadim tourne à Saint-Tropez « Et Dieu… créa la femme ». Alexandre Micka est chargé de préparer les repas de l’équipe de tournage. Au dessert, il sert sa brioche aux deux crèmes.
Brigitte Bardot, qui n’est pas encore la star mondiale que le film va révéler, tombe sous le charme. Elle suggère au pâtissier de donner un nom au gâteau, et propose « tarte de Saint-Tropez ». Micka retient l’idée, mais préfère une autre formule : « tarte tropézienne ».
Le film sort, Bardot devient un phénomène planétaire, et Saint-Tropez avec elle. Le village de pêcheurs se transforme en destination de la jet-set. La tarte tropézienne profite de la vague : elle devient le souvenir gourmand de la ville que l’actrice a rendue célèbre. En 1958, Bardot achète d’ailleurs sa propriété de La Madrague, à Saint-Tropez.
Une star, un dessert et une origine plus floue qu’on ne le croit : c’est aussi l’histoire du Paris-Brest, dont la forme ne vient peut-être pas d’une roue de vélo.
Une recette sous brevet, un empire sur la Côte
Fort de son succès, Alexandre Micka protège son invention au début des années 1970. Un brevet est déposé en 1972 pour le procédé de fabrication de la crème, et la marque « La Tarte Tropézienne » est enregistrée. Le nom devient une marque déposée, que l’on reconnaît aujourd’hui au petit symbole accolé dans les vitrines officielles.
En 1985, l’entrepreneur Albert Dufrêne s’associe avec lui. Depuis la mort du pâtissier, il est le seul détenteur de la recette. La crème est toujours préparée chaque jour dans le plus grand secret, dans le laboratoire de l’entreprise à Cogolin, dans le Var.
Les boutiques à l’enseigne se sont multipliées le long de la Côte d’Azur, de Saint-Tropez à Sainte-Maxime ou Cavalaire, et la pâtisserie d’origine de Micka existe toujours. Partout ailleurs, des boulangers vendent des « tropéziennes » maison, souvent imitées, à la recette jamais révélée.
Ce qu’est devenue la brioche de Saint-Tropez
La tarte tropézienne a voyagé bien plus loin que la Côte. Depuis les années 1970, un gâteau très proche est populaire à Prague, où on l’appelle le « gâteau de Prague ». Et le 12 juin 2018, lors du sommet historique entre Donald Trump et Kim Jong-un à Singapour, c’est une tropézienne qui a été servie en dessert aux deux chefs d’État.
Un gâteau né d’une recette de grand-mère polonaise, baptisé sur un tournage et servi à un sommet nucléaire : peu de pâtisseries peuvent en dire autant.
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