En 1978, il part avec un petit trimaran jaune face à un monocoque deux fois plus long que lui : après 23 jours de mer, tout se joue en 98 secondes
Alors que les skippers de la 13e Route du Rhum traversent l’Atlantique, une arrivée reste gravée dans l’histoire de la course. Celle de la toute première édition, gagnée par un marin que personne n’attendait, au terme d’un final que la télévision a diffusé en direct.

Un Canadien inconnu face aux favoris
Le 5 novembre 1978, trente-huit marins quittent Saint-Malo pour la première Route du Rhum, cap sur Pointe-à-Pitre. La course est née en réaction aux règles de jauge jugées trop strictes de la Transat anglaise. Ici, pas de catégorie ni de limite de taille : chacun vient avec le bateau qu’il veut.
Les regards se tournent vers les grands noms de la voile française. Alain Colas est à la barre de Manureva. Michel Malinovsky mène Kriter V, un long monocoque de 21 mètres que beaucoup surnomment « le cigare ». Face à eux, un Canadien de 47 ans, Mike Birch, se présente avec Olympus Photo, un trimaran jaune de 11,50 mètres, presque deux fois plus court.
Birch n’est pourtant pas un débutant. Deux ans plus tôt, il a terminé deuxième de la Transat anglaise, derrière Éric Tabarly. Mais il reste largement inconnu du grand public français, et son petit multicoque paraît bien léger pour tenir tête aux géants sur plus de 3 500 milles d’Atlantique.
Trois semaines d’océan et un drame
La traversée dure plus de trois semaines, et elle est vite marquée par une tragédie. Manureva cesse de répondre, et Alain Colas disparaît en mer. On ne retrouvera jamais ni le marin, ni son bateau. Cette disparition pèse sur toute la course et sur ceux qui la suivent depuis la terre.
En mer, les deux hommes de tête ne suivent pas la même route. Kriter V avance avec la puissance de sa longue coque, tandis qu’Olympus Photo joue de sa légèreté. Au fil des jours, Malinovsky prend l’avantage. À l’approche de la Guadeloupe, il est en tête et semble tenir la victoire de cette première Route du Rhum.
Pour l’arrivée, il faut encore contourner l’île jusqu’à Pointe-à-Pitre. C’est un exercice piégeux, avec des vents qui tournent, des zones sans air et des passages entre les îles. Sur un parcours de plusieurs milliers de milles, ce sont souvent ces derniers milles qui décident de tout.
Les derniers milles, au coude-à-coude

Dans la dernière ligne droite, le petit trimaran jaune revient sur le monocoque bleu. Il remonte mètre après mètre, porté par les alizés, jusqu’à se retrouver au contact. Le 28 novembre 1978, les deux bateaux se présentent presque ensemble devant la ligne d’arrivée.
Mike Birch passe devant et coupe la ligne après 23 jours, 6 heures, 59 minutes et 35 secondes de course. Michel Malinovsky la franchit en 23 jours, 7 heures, 1 minute et 13 secondes. L’écart est de 1 minute et 38 secondes, soit 98 secondes après plus de trois semaines seuls en mer.
Le duel est retransmis en direct au journal télévisé, et la course entre d’un coup dans la légende. Le petit bateau a battu le grand, et l’inconnu a battu le favori. Avec ce final, la Route du Rhum vient de trouver l’histoire qu’elle racontera pendant des décennies. Le vaincu y gagne lui aussi sa place : Malinovsky reste depuis indissociable de la victoire de Birch.
Ce qu’est devenue la légende de 1978
Mike Birch devient une star de la voile en France. Il participera aux sept premières éditions de la Route du Rhum. Il est mort le 26 octobre 2022 à 90 ans, onze jours avant le départ de la douzième édition.
Depuis, les chiffres ont changé de dimension. En 2006, Lionel Lemonchois descend pour la première fois sous la barre des huit jours, en 7 jours, 17 heures et 19 minutes, alors que Birch avait mis plus de 23 jours. Les multicoques géants volent désormais au-dessus de l’eau sur leurs foils. Mais ce qui fait la légende de la course n’a pas changé : un marin seul, un bateau et l’océan.
La 13e édition s’est élancée le dimanche 1er novembre 2026 à 13 h 02. Parmi les concurrents de cette année, certains ont déjà leur propre histoire, comme ce skipper dont le bateau traîne un passé trouble lié à de la cocaïne cachée dans les ballasts. Et pour d’autres histoires où tout bascule au dernier moment, il y a celle de ce petit bol acheté 3 dollars dans un vide-grenier et adjugé 2,2 millions chez Sotheby’s.