En 2007, un cargo s’échoue en Angleterre : des centaines de personnes repartent avec des motos BMW neuves, et beaucoup ont pu les garder
Le 20 janvier 2007, un porte-conteneurs éventré par la tempête est volontairement échoué au large d’un petit village du Devon. Quarante-huit heures plus tard, des motos BMW neuves remontent les galets de la plage de Branscombe, poussées par des inconnus. La police parle de vol, les garde-côtes de cupidité, et pourtant l’histoire va se terminer tout autrement.

Une tempête, un cargo fendu et 26 marins dans un canot de survie
Le 18 janvier 2007, la tempête Kyrill balaie la Manche. Le MSC Napoli, porte-conteneurs de 275 mètres parti de Belgique vers le Portugal, encaisse des vagues énormes. Sa coque se fissure sur un flanc et la salle des machines prend l’eau.
L’équipage lance un appel de détresse en fin de matinée. Les 26 marins passent plusieurs heures dans leur canot de survie, malades et épuisés, avant d’être hélitreuillés par des Sea King de la Royal Navy. Tous s’en sortent vivants.
Le navire, lui, dérive avec près de 2 400 conteneurs à bord. Ce sont des remorqueurs français, l’Abeille Bourbon puis l’Abeille Liberté, qui le prennent en charge. Les Britanniques veulent l’amener au port de Portland, dans le Dorset, pour le décharger à l’abri.
Mais le Napoli gîte de plus en plus et le vent doit encore forcir. Les autorités craignent qu’il se brise en pleine mer avec ses 3 500 tonnes de fioul. Le 20 janvier, elles prennent une décision rare : l’échouer exprès dans la baie de Lyme, à environ un kilomètre de la plage de Branscombe.
Le choix fait bondir les défenseurs de l’environnement, car la baie borde la Côte jurassique, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Les garde-côtes assument : mieux vaut un cargo posé sur un banc de sable qu’une épave au fond de la Manche. Comme pour les 28 800 canards en plastique tombés d’un cargo en 1992, c’est pourtant la cargaison qui va faire l’histoire.
Sur la plage de Branscombe, la ruée vers les conteneurs
Dans les heures qui suivent l’échouage, la houle arrache des dizaines de conteneurs au pont du Napoli. Selon l’Unesco, 103 tombent à l’eau et une cinquantaine finissent sur le rivage. Plusieurs s’ouvrent sur les galets de Branscombe, un village d’environ 500 habitants.
Le contenu s’étale à marée basse : tonneaux de vin, couches, nourriture pour chiens, crèmes de beauté, parfums, bibles, pièces automobiles. Et, encore dans leurs caisses, des motos BMW neuves destinées à l’Afrique du Sud. Le Napoli en transportait 39, selon Motorcycle News, et 17 auraient été rejetées sur la plage.
Dès le dimanche, les premiers curieux fouillent les caisses, puis la nouvelle des BMW fait le tour des médias. Le lundi 22 janvier, des centaines de personnes, venues parfois de loin, descendent sur la plage avec des sacs, des remorques et même un petit tracteur. La police estime qu’une quinzaine de BMW ont été emportées pendant la nuit.
Certains essaient de démarrer les motos sur place. Un journaliste de Motorcycle News en retrouve une quelques jours plus tard : malgré la chute dans la mer et le bain d’eau salée, elle démarre du premier coup.
Les autorités, elles, ne rient pas. Un porte-parole des garde-côtes dénonce une « cupidité crasse », d’autres responsables parlent de comportement méprisable, et la plage principale est fermée le 23 janvier. Ce n’est pas la première fois que la mer offre un butin inattendu, comme ces téléphones Garfield échoués pendant 30 ans sur les plages du Finistère, mais ici la question est brutale : ceux qui sont repartis avec une moto sont-ils des voleurs ?

La loi des épaves : pourquoi beaucoup ont pu garder leur moto
Au Royaume-Uni, ce que la mer rejette n’appartient pas à celui qui le ramasse. Une épave reste la propriété de son propriétaire, et quiconque récupère un objet doit le déclarer au Receiver of Wreck, le service public chargé des épaves. Ne pas le faire expose à des poursuites pour vol.
Les garde-côtes martèlent ce message pendant des jours. Beaucoup de « sauveteurs » finissent par remplir les formulaires, en donnant leur nom et la liste de ce qu’ils ont pris. C’est ce geste qui va les protéger.
Dix mois plus tard, en octobre 2007, Motorcycle News annonce le dénouement : ceux qui ont déclaré leur moto sont autorisés à la garder. Les assureurs de BMW ont passé la perte par profits et pertes, car retrouver chaque machine et vérifier les dégâts de l’eau salée revenait trop cher.
BMW tente une dernière carte : racheter les motos, autour de 3 000 livres pièce, pour les détruire. Le constructeur craint qu’une machine passée par l’eau de mer devienne dangereuse sur la route. Certains acceptent, d’autres non, et la ruée filmée par toutes les télés se retrouve en partie régularisée après coup.
Ce n’est pas un cas isolé : certains objets rejetés par la mer valent de l’or, et le droit des épaves décide de qui peut les garder.
Dix ans dans un garage, puis une vitrine au bord du Danube
Parmi ceux qui n’ont jamais rendu leur moto, il y a trois amis, Jack, Tim et Jamie. Cette nuit-là, ils ont hissé une BMW G650X flambant neuve en haut des galets. Ils estiment l’avoir méritée : pour eux, c’était le prix du nettoyage de la plage.
BMW lance des démarches pour récupérer ce qu’il considère comme une moto volée. Les trois amis la gardent quand même, au garage, sans jamais rouler avec. Le compteur reste à zéro pendant une dizaine d’années.
En 2018, l’artiste Christian Kosmas Mayer, passionné par le naufrage, retrouve leur trace. Après avoir établi que BMW a renoncé à toute revendication, au terme de deux ans de procédure, il leur rachète la moto au printemps et l’expédie en Autriche.
La G650X trône aujourd’hui sous une vitrine, posée sur une maquette en béton du Napoli, au bord du Danube. L’installation, baptisée « Cycles Galore! », se trouve sur une aire d’amarrage d’urgence pour bateaux en difficulté, et l’histoire du naufrage est racontée sur la plaque d’immatriculation.
Le Napoli, lui, a été démantelé par les sauveteurs, et environ 200 tonnes de fioul ont fui vers la côte. Plus à l’ouest, la Cornouailles vit depuis 1997 avec les Lego tombés d’un autre cargo. À Branscombe, ce dont tout le monde se souvient, ce sont les motos sur la plage.
Une tempête, un banc de sable et des caisses éventrées : il a suffi de deux jours pour qu’un village anglais apprenne qu’une épave peut rapporter une moto neuve, à condition de remplir un formulaire. La mer ne rend pas toujours aussi vite ce qu’elle prend : 61 000 baskets Nike ont mis six mois à toucher la côte américaine. Et parfois, c’est un avion entier qui finit loin de chez lui, comme ce Boeing 727 devenu maison au milieu d’une forêt.