Dire « merde » pour souhaiter bonne chance : l’histoire du crottin est-elle vraie ?
Un ami passe un entretien, un oral ou monte sur scène pour un spectacle de fin d’année. Tu lui lances « Merde ! » avec un grand sourire, et personne ne s’offusque. Au contraire, il te remercie.
Voilà un étrange réflexe : on souhaite le pire pour porter chance. Mais d’où vient cette habitude, et l’explication que tout le monde récite est-elle solide ? La réponse est moins nette qu’on le dit.
L’explication que tout le monde connaît (et qui tient presque debout)
La version la plus répandue est celle du crottin. Elle fait remonter l’usage au XIXe siècle, quand le crottin de cheval gisait devant les salles de théâtre.
La logique est simple. Les spectateurs, souvent bourgeois ou aristocrates, venaient en calèche, et les cochers attendaient près de l’entrée pendant la représentation. Plus la pièce plaisait, plus il y avait d’attelages, et plus les chevaux laissaient de souvenirs sur le pavé.
Souhaiter « de la merde » à un comédien, c’était donc lui souhaiter une salle pleine. Une sorte de compteur de succès, étalé sur la chaussée devant la porte.
Jolie histoire, bien sûr. Mais un détail ennuyeux la fragilise, et il arrive juste après.
Le détail qui fait grincer les historiens de la langue
Une source consacrée à l’expression rappelle que l’origine n’est attestée par aucun document, selon le site de référence Expressio. L’usage n’apparaît écrit qu’au XXe siècle.
Le plus ancien témoignage cité date de 1948. Dans un manuel de théâtre, Bernard Sobel décrit des acteurs qui s’interdisent de se souhaiter bonne chance. Le crottin, lui, relève donc de la tradition orale, pas d’une preuve.
Cela ne veut pas dire que l’histoire est fausse. Seulement que personne ne peut la prouver, et c’est justement ce qui rend le sujet intéressant.
Reste une question : si on ne peut pas dire « bonne chance » au théâtre, pourquoi au juste ?

Pourquoi « bonne chance » porte malheur sur scène
Chez les gens de théâtre, souhaiter bonne chance est supposé porter malheur. On ne tente donc pas le sort : on le trompe en lui parlant à l’envers.
C’est le même principe que celui de beaucoup de superstitions : si le mauvais sort écoute, mieux vaut lui souhaiter le pire pour qu’il fasse l’inverse. Les artistes, réputés très superstitieux, ont fait de « merde » la formule officielle.
Certains rappellent aussi une autre explication, plus économique : les acteurs n’auraient été payés que si la salle était assez remplie pour que la pièce se joue. Là encore, le crottin devient un bon signe.
Si tu veux d’autres gestes de ce genre, nous avons raconté pourquoi on jette du sel après un verre renversé. Mais le plus étonnant se trouve hors de France.
« Casse-toi une jambe » et autres vœux bizarres à l’étranger
Les Anglo-Saxons disent « break a leg ». Là aussi, plusieurs explications circulent. L’une renvoie à l’Antiquité grecque, où le public tapait du pied plutôt que d’applaudir. Plus on tapait, plus on risquait de casser quelque chose, selon Playbill, qui cite aussi la version élisabéthaine avec des chaises.
En Allemagne, on dit « toi, toi, toi ». L’expression viendrait de l’habitude de cracher trois fois pour chasser les mauvais esprits, d’après Playbill. Une autre théorie y voit une triple allusion au diable, le « Teufel ».
Les Italiens lancent « in bocca al lupo », soit « dans la gueule du loup ». La bonne réponse est « crepi il lupo », autrement dit « que le loup crève ».
Et voici le plus drôle : dans plusieurs langues, c’est notre « merde » qui a voyagé. Chez les danseurs professionnels, la formule traditionnelle est « merde », empruntée au français. En espagnol, on dit « mucha mierda », et en portugais « muita merda ».

Et quand on le dit hors du théâtre ?
Le mot est vieux dans la langue : il vient du latin « merda » et apparaît dès le XIIe siècle, d’après une autre source. Il a pourtant mis du temps à franchir la porte des coulisses.
Aujourd’hui, étudiants, sportifs et candidats l’emploient avant une épreuve, sans penser au crottin. La formule reste familière : l’Office québécois de la langue française la classe dans ce registre. À réserver donc à ceux qui comprendront le clin d’œil.
Et ce n’est pas tout : dire « merde » est le seul vœu de bonne chance qui n’a pas de réponse imposée en français. Un simple « merci » suffit, ce qui est une exception si on regarde les Italiens.
La prochaine fois que tu diras « merde »
Retiens ceci : le crottin est l’explication la plus répandue, mais elle repose sur la tradition, pas sur un texte ancien. Le vrai moteur, lui, est certain : on ne dit jamais « bonne chance » au théâtre, pour ne pas la faire fuir.
Tu ne souhaiteras plus jamais « merde » de la même façon à un ami avant son grand soir. Pour continuer sur la langue, découvre pourquoi « bon appétit » choque ailleurs en Europe.
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