Un pêcheur philippin cache 10 ans sous son lit un porte-bonheur de 34 kg remonté avec son ancre : c’est peut-être la plus grosse perle du monde
Au large de Palawan, une ancre restée coincée sur un récif remonte un bénitier géant, avec à l’intérieur une masse blanche de 34 kilos. Pendant une dizaine d’années, une famille de pêcheurs la garde dans un sac sous un lit et la frotte avant chaque sortie en mer. Personne ne se doute de ce qu’elle est, jusqu’à un simple déménagement, à l’été 2016.

Nous sommes au milieu des années 2000, au large de Palawan. Un grain se lève, et un petit bateau de pêche de Puerto Princesa, sur l’île philippine de Palawan, cherche un abri près d’un récif. À bord, un pêcheur, son père et ses frères. Ils jettent l’ancre et attendent que le vent tombe. Quand vient le moment de repartir, l’ancre refuse de remonter : elle est prise dans quelque chose, au fond.
L’un d’eux plonge pour la dégager. L’ancre ne s’est pas accrochée à un rocher, mais à un coquillage énorme, un bénitier géant, ce mollusque des récifs tropicaux qui peut vivre très longtemps. Les pêcheurs remontent l’ancre et le coquillage avec. À l’intérieur, ils trouvent une masse blanchâtre, irrégulière et étonnamment lourde. Ils ne savent pas ce que c’est. Ils décident de la garder.
Dix ans dans un sac sous le lit, frottée avant chaque sortie en mer
De retour à terre, la famille ne vend pas sa trouvaille et ne la montre à personne. La masse blanche ne ressemble à rien de connu. Elle n’a ni l’éclat irisé ni la rondeur d’une perle de bijouterie. Sa surface est creusée de plis verticaux, comme ceux de la coquille du bénitier qui l’a fabriquée. Pour les pêcheurs, c’est surtout un objet étrange tiré du fond, et peut-être un signe.
Alors elle devient un porte-bonheur. La famille la range dans un sac, sous un lit. Avant de partir pêcher, chacun passe la main dessus, dans l’espoir que la mer soit généreuse. Le rituel dure une dizaine d’années. La pierre, comme ils la considèrent, fait partie de la maison, au même titre qu’un meuble ou une photo de famille.
Personne, dans l’entourage, ne cherche à savoir ce que vaut ce drôle de bloc. Le pêcheur lui-même finit presque par l’oublier. « Il avait presque tout oublié de la perle jusqu’à son déménagement, quand il s’est souvenu qu’il avait quelque chose sous son lit », racontera plus tard sa tante à CNN. L’homme a d’ailleurs demandé à ne jamais être identifié. Son nom n’a jamais été rendu public.
Un déménagement en 2016, et une recherche sur Internet qui change tout
En juillet 2016, le pêcheur doit déménager. Emporter ce bloc de plus de trente kilos ne l’enchante pas. Il le confie donc à une parente, sa tante Aileen Cynthia Amurao, pour qu’elle le garde en lieu sûr. Elle travaille à la mairie de Puerto Princesa, où elle dirige l’office du tourisme. « C’est assez lourd », expliquera-t-elle simplement au Guardian.

Chez elle, la masse blanche ne déclenche pas non plus de grande émotion. Elle reste posée sur un banc pendant des semaines. Un jour, Aileen Amurao trouve enfin le temps de faire quelques recherches en ligne. Ce qu’elle découvre la laisse sous le choc : l’objet de son neveu pourrait être la plus grosse perle jamais trouvée au monde.
Elle convainc alors la famille de ne plus la cacher. Ensemble, ils la confient au maire de la ville. Fin août 2016, la perle est installée dans une vitrine en verre, dans le hall de l’hôtel de ville, pour attirer les touristes. La municipalité la baptise « Perlas ng Puerto », la Perle de Puerto. Les photos publiées par la ville sur Facebook font le tour du monde en quelques jours.
34 kilos, cinq fois l’ancien record, et une estimation qui s’emballe
Les chiffres donnent le vertige. La Perle de Puerto mesure 67 centimètres de long pour 30 de large et pèse 34 kilos, soit environ 170 000 carats. Le record officiel de l’époque pour une perle de bénitier, la célèbre Perle de Lao Tseu, elle aussi trouvée au large de Palawan en 1934, ne pèse que 6,4 kilos. La trouvaille du pêcheur est donc plus de cinq fois plus lourde.
C’est là que l’histoire s’emballe. Selon le Guardian, la Perle de Lao Tseu avait été évaluée à 93 millions de dollars en 2003. Une partie de la presse américaine fait alors le calcul à la louche, et les titres annoncent une « perle à 100 millions de dollars » cachée sous un lit. Aucun expert n’a pourtant avancé ce montant. C’est une simple extrapolation, née de la comparaison avec l’ancienne recordwoman.
Aileen Amurao, elle, reste prudente. « Nous ne confirmons pas que la perle est vraiment rare tant qu’elle n’a pas été soumise à un examen approfondi », déclare-t-elle à CNN. Des spécialistes de l’université des Philippines se disent intéressés par une expertise, mais aucune date n’est fixée. Elle lance un appel aux gemmologues pour qu’ils viennent l’examiner et l’estimer sur place, à Puerto Princesa.
Un détail rend l’affaire encore plus étonnante. La perle trône à l’hôtel de ville, mais elle n’appartient pas à la commune. Un porte-parole de la municipalité le précise à l’AFP : le pêcheur ne l’a pas cédée à la ville, et elle reste sa propriété. Selon sa tante, il doit recevoir une récompense de la mairie, dont le montant n’a pas été précisé, et il n’a jamais eu l’intention de la vendre. Une situation qui rappelle celle de cette habitante de Compiègne qui accrochait un Cimabue entre sa cuisine et son salon, sans imaginer sa valeur.
Dix ans plus tard, toujours sans certificat, face à un record bâti sur une légende
Dix ans après sa sortie de sous le lit, la Perle de Puerto n’a toujours pas reçu le certificat qui en ferait officiellement la plus grosse perle du monde. Elle reste une perle « non authentifiée ». Elle est pourtant toujours exposée à Puerto Princesa. Faute d’expertise internationale, le chiffre de 100 millions de dollars continue de circuler, sans plus de fondement qu’en 2016.
Le plus savoureux est ailleurs. Le record qu’elle devait pulvériser reposait lui-même sur une fable. La Perle de Lao Tseu a bien été pêchée au large de Palawan en 1934. Mais son nom et son prestige viennent d’un Américain, Wilburn Cobb, qui l’avait rapportée aux États-Unis. Il racontait qu’un mystérieux M. Lee y avait reconnu, en pleurant, une perle créée il y a 2 500 ans par le philosophe chinois Lao Tseu.
Cette histoire n’a jamais été prouvée. Le magazine The Atlantic, puis le South China Morning Post, ont décrit en 2018 un canular vieux de 80 ans, entretenu par Victor Barbish, qui avait racheté la perle avec un associé à la succession de Cobb, pour 200 000 dollars. Selon les sources, la perle a été estimée entre 100 000 et 100 millions de dollars. Les experts rappellent qu’on ne sait pas cultiver une perle dans un bénitier.
Le pêcheur de Palawan, lui, n’a jamais rien réclamé de tel. Sa perle n’a pas de légende, seulement dix ans de mains posées dessus avant de partir en mer. Ce genre de trésor ignoré dort parfois dans les endroits les plus banals, comme cette météorite de 10 kg qui servait à caler une porte dans une ferme du Michigan, ou cette toile oubliée depuis 150 ans dans un grenier près de Toulouse, révélée par une simple fuite d’eau.