En Savoie, un village englouti en 1952 refait surface : la vraie raison n’a rien à voir avec la sécheresse
En Savoie, un lac turquoise cache un secret vieux de 74 ans. Sous ses eaux dorment les ruelles, les fondations et l’église d’un village entier, rayé de la carte du jour au lendemain. Par moments, pourtant, ce décor englouti remonte à la surface, et ce n’est ni la canicule ni la fonte des glaciers qui provoque ce spectacle troublant.

Un village sacrifié pour relancer la France
Le barrage de Tignes, aussi appelé barrage du Chevril, se dresse dans la haute vallée de l’Isère, en contrebas de la célèbre station de sports d’hiver. Conçu par l’ingénieur André Coyne, il incarne au sortir de la guerre une fierté nationale : la France manque de charbon, ses usines tournent au ralenti, et l’hydroélectricité apparaît comme la seule solution rapide pour relancer le pays.
Le problème, c’est qu’un village entier se trouve sur le tracé du futur lac. Le 27 avril 1952, 400 montagnards reçoivent un ultimatum de six jours pour quitter les lieux. Les trois quarts des Tignards refusent de vendre et sont expropriés de force ; les derniers récalcitrants sont délogés par 500 CRS. Un traumatisme local que la France, occupée à panser ses plaies écologiques et économiques, n’a jamais vraiment cicatrisé.
Même les morts n’échappent pas au chantier : le cimetière est déménagé, l’église Saint-Jacques dynamitée. Ce joyau baroque savoyard, bâti en 1679, voit ses autels démontés et réinstallés dans la nouvelle église des Boisses, comme un dernier geste de mémoire avant la submersion. Un rappel que même les lieux les plus chargés d’histoire peuvent disparaître d’un coup de dynamite.
Ce n’est ni la sécheresse ni la fonte des glaciers qui ramène le village à la surface
Voilà le cœur du mystère. On pourrait croire que les épisodes de sécheresse extrême qui frappent régulièrement la France font baisser le niveau des lacs de barrage et révèlent leurs vestiges engloutis. Ce n’est pas le cas ici. Le vieux Tignes ne réapparaît pas au gré des caprices du climat, mais au gré des impératifs de sécurité de l’ouvrage lui-même.
Pour inspecter la structure du barrage, l’exploitant doit régulièrement vider le lac du Chevril. Ces vidanges complètes, autrefois décennales, ont marqué les esprits en mars 2000 puis en avril 2014. En 2000, des villageois du vieux et du nouveau Tignes ont même célébré une messe dans les ruines de leur ancienne église, une expérience presque irréelle pour ceux qui gardaient un souvenir d’enfance de ces murs.
Plus récemment, en avril 2024, un simple abaissement partiel du niveau du lac, motivé par des travaux de maintenance sur les installations, a suffi à faire ressurgir certains vestiges. Le lac s’est retrouvé mi-avril presque à sec, révélant rues pavées, fondations de maisons et surtout un pont centenaire qui a particulièrement marqué les internautes, comme un décor figé en 1952 et brutalement rouvert au grand jour.

Un phénomène qui pourrait bientôt disparaître pour de bon
Le détail le plus troublant de cette histoire tient à son avenir incertain. La généralisation des technologies de surveillance sous-marine change tout : des robots subaquatiques inspectent désormais l’ouvrage sans nécessiter de vidange complète. Techniquement, le spectacle du vieux Tignes devient donc de moins en moins nécessaire.
Selon les observations rapportées par la presse régionale, aucune nouvelle vidange décennale complète n’est actuellement prévue. Le village pourrait donc rester enseveli pour de bon, sans plus jamais offrir ce spectacle à ceux qui n’en ont connu l’existence qu’à travers les récits de leurs grands-parents, un peu comme le souvenir de la France d’il y a 50 ans qui s’efface peu à peu.
Le nouveau village de Tignes, lui, a fini par renaître en 1956, six kilomètres au-dessus du barrage, avec une église rebâtie à l’identique de l’ancienne, littéralement construite avec les pierres de celle qui dort désormais sous l’eau.
Vincent Auriol inaugure officiellement le barrage le 4 juillet 1953, scellant une fierté nationale au-dessus d’un traumatisme resté, lui, bien vivant. Pour en savoir plus sur ce pan d’histoire savoyarde, on peut consulter le récit détaillé publié sur ce blog spécialisé ainsi que ce récit complet consacré au village englouti.
Quelque part sous des dizaines de mètres d’eau turquoise, entre les massifs de la Haute-Tarentaise, un pan entier de la Savoie continue d’exister, invisible la plupart du temps, mais jamais totalement effacé. Et vous, connaissiez-vous d’autres villages français rayés de la carte par un barrage ?