En 1983, Atari enterre des semi-remorques de cartouches dans le désert du Nouveau-Mexique : en 2014, 1 300 sont déterrées en 3 heures, une finit au Smithsonian

Un désert, des camions, une décharge municipale et un secret gardé pendant plus de trente ans. En septembre 1983, Atari aurait fait disparaître sous le sable du Nouveau-Mexique des milliers de cartouches, E.T. en tête. Quand les pelleteuses sont enfin entrées en action en 2014, elles ont confirmé la légende, mais elles ont aussi ressorti de terre des choses que personne ne cherchait vraiment.
Des semi-remorques, une décharge et une version officielle qui ne convainc personne
En septembre 1983, l’Alamogordo Daily News rapporte un ballet étrange dans cette ville du Nouveau-Mexique. Entre dix et vingt semi-remorques, partis d’un entrepôt d’El Paso, au Texas, déversent boîtes, cartouches et consoles Atari à la décharge municipale.
Tout est broyé, puis enfoui. Pas de caméras, pas de communiqué, pas de curieux. L’opération a tout d’un enterrement discret.
Face aux questions, Bruce Entin, l’un des dirigeants d’Atari, assure que le matériel est surtout défectueux ou retourné par des clients. De la casse, rien de plus. Cette version tiendra lieu de vérité officielle pendant des décennies.
Elle n’étouffe pourtant jamais le doute des passionnés. À l’époque, le jeu E.T. l’extra-terrestre, développé en quelques semaines pour surfer sur le succès du film de Steven Spielberg, vient de s’écraser commercialement. Difficile de ne pas faire le lien.
Les années passent, la rumeur gonfle et l’on parle de plusieurs millions de cartouches sacrifiées. Une vraie légende urbaine est née. Comme le vrai sens du nom de Nintendo, que presque personne ne connaît, elle prouve que l’histoire du jeu vidéo adore les zones d’ombre.
Mais combien de cartouches dorment réellement sous le désert ? Un homme détient un chiffre, et il a lui-même fait couler du béton sur le site.
728 000 cartouches, trois heures et un trou de neuf mètres : le jour où le désert a rendu des comptes
Cet homme, c’est James Heller, ancien responsable d’Atari. Il a ordonné la chape de béton sur le site et il ramène l’estimation à un chiffre plus raisonnable : 728 000 cartouches. Loin des millions fantasmés, mais assez pour alimenter le mythe.
Il faut pourtant attendre le 26 avril 2014 pour que l’histoire sorte de terre, au sens propre. Une équipe de tournage prépare le documentaire Atari : Game Over, financé par Xbox Entertainment Studios, et organise une excavation publique. Curieux, journalistes et nostalgiques se pressent pour assister à la résurrection d’un mythe.
Le plus fou, c’est le chrono. Selon Sciencepost, la municipalité d’Alamogordo n’a autorisé qu’une seule journée de creusement, avec fermeture impérative du site le lendemain. La fouille ne dure donc qu’environ trois heures.
Les engins descendent même plus profond que prévu : 30 pieds au lieu des 18 envisagés, soit près de neuf mètres sous la surface. Il fallait aller chercher loin ce que 1983 avait voulu cacher.
Dans la même veine, l’homme qui a refusé 10 % d’Apple en 1976 rappelle qu’un geste anodin sur le moment peut prendre une valeur énorme avec le temps. Les cartouches enfouies en sont une autre preuve.
Alors, que remonte-t-il de ce trou ? Sur les quelque 700 000 cartouches encore sous terre, seules 1 300 environ voient le jour ce jour-là. Un chiffre dérisoire au regard de la légende, mais suffisant pour confirmer la présence massive d’E.T.. La légende était donc vraie, mais ce n’est pas la partie la plus surprenante de la découverte.

Asteroids, Centipede, Defender : le butin que personne n’attendait
Pendant que d’autres légendes de la tech, comme Steve Jobs et ses habitudes étranges, entretiennent leur mythe à coups d’anecdotes, le désert d’Alamogordo livre le sien sous forme de plastique et de carton. Et le tri réserve une vraie surprise.
Parmi les cartouches remontées, les fouilleurs ne trouvent pas que E.T.. Ils mettent la main sur plus de soixante autres titres du catalogue Atari 2600. On y trouve Asteroids, Missile Command, Warlords, Defender, Star Raiders, Centipede et Super Breakout.
Autrement dit, la décharge n’a pas avalé que le fiasco du moment. Elle contenait aussi des classiques de la console. Des jeux qui, selon la version officielle d’époque, relevaient du matériel défectueux ou retourné, et que le sable a conservés pendant trente et un ans.
Le nom d’E.T. a donc éclipsé le reste du contenu de la décharge. On venait chercher un symbole d’échec, on a ressorti un morceau de catalogue entier.
Reste une question de propriété. Juridiquement, ces cartouches appartiennent à la ville d’Alamogordo, puisqu’elles sortent de sa propre décharge municipale. Que fait une mairie d’un tel trésor ? Elle ne l’archive pas : elle choisit de le vendre.
La suite de l’histoire est plus étonnante encore, car l’un de ces objets a connu un destin que ses créateurs n’auraient jamais imaginé.
Des enchères au Smithsonian : le fiasco devenu patrimoine
La municipalité met donc les cartouches aux enchères. Ce déchet industriel devient un objet de collection pour des passionnés du monde entier. Un jeu jugé raté en 1983 se retrouve convoité trente et un ans plus tard.
Au-delà du commerce, l’épisode a aussi un prolongement muséal. Une des cartouches E.T. exhumées entre dans la collection d’histoire du jeu vidéo du Smithsonian, accompagnée du numéro de série attribué par la ville d’Alamogordo. Un objet raté devient une pièce d’archive nationale.
Rappelons aussi les ordres de grandeur. Environ 1 300 cartouches ont été sorties, alors qu’il en resterait quelque 700 000 sous le désert, d’après les chiffres de Sciencepost. Le site a été refermé dès le lendemain de la fouille, et la grande majorité du stock dort toujours sous le sable.
Cette histoire résume bien la mécanique étrange de la nostalgie technologique. Un fiasco commercial enterré à la hâte devient, avec le recul, un morceau de patrimoine. Les cartouches d’Alamogordo rappellent qu’un échec industriel peut renaître en souvenir collectif et en objet de collection.
L’histoire adore ces retournements, comme cette reine française qui a fui sa capitale à cheval, déguisée en servante. Et la rumeur des millions de cartouches, ramenée à 728 000 par un ancien d’Atari, montre à quel point une légende peut grossir avec les années.
Reste que la version officielle de 1983 sonne moins juste à la lumière des fouilles. Il y avait bien du matériel brisé, peut-être, mais aussi plus de soixante titres du catalogue.
Le plus grand flop de l’histoire du jeu vidéo dort donc aujourd’hui au Smithsonian, avec son numéro de série. Et si l’argent et la passion vous fascinent, ce que le patron d’Amazon a voulu faire avec un club de foot légendaire a de quoi vous surprendre.