Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Le saviez-vous ?

Septante, huitante, nonante : pourquoi la France est le seul pays francophone à compter aussi bizarrement

Publié par Ambre Détoit le 21 Juin 2026 à 10:43

Dites « quatre-vingt-dix-sept » à un Belge. Observez son visage. Ce mélange de perplexité et de pitié polie, comme si vous veniez de résoudre une addition en passant par la case multiplication. En Belgique, c’est « nonante-sept ». Point. Trois syllabes au lieu de six.

Pourtant, la France s’accroche à son système depuis des siècles. Soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix : un héritage que 67 millions de Français utilisent chaque jour sans jamais se demander pourquoi. La réponse remonte bien plus loin qu’on ne l’imagine.

Un héritage que même les Romains n’ont pas réussi à effacer

Quand les Romains débarquent en Gaule, ils apportent le latin et son système décimal bien propre. Tout va de dix en dix : septuaginta (70), octoginta (80), nonaginta (90). Logique, carré, efficace.

Personne française comptant des pièces au marché

Sauf que les Gaulois comptaient déjà autrement. Leur système numérique reposait sur la base 20 — ce qu’on appelle le système vigésimal. On comptait par paquets de vingt, pas de dix. Et cette habitude était profondément ancrée.

Le latin a fini par s’imposer dans la langue quotidienne, bien sûr. Mais il n’a jamais complètement écrasé cette façon de compter par vingtaines. Comme d’autres bizarreries linguistiques françaises, celle-ci a survécu en silence pendant des siècles.

Au Moyen Âge, les traces sont partout. L’hôpital des Quinze-Vingts, fondé par Saint Louis à Paris, accueillait 300 aveugles — soit quinze fois vingt. Pas « trois cents ». Quinze-vingts. On disait aussi « six-vingts » pour 120 et même « quinze-vingts-dix » pour 310.

Ce n’était pas un délire isolé. C’était le système dominant dans toute la moitié nord de la France. Mais au sud, c’était une autre histoire.

La France coupée en deux par une ligne invisible

Pendant des siècles, deux France ont coexisté sur la question des nombres. Au nord de la Loire, on comptait en base 20 : soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix. L’influence celtique y était la plus forte.

Carte de France illustrant la division Nord-Sud linguistique

Au sud, les langues d’oc — occitan, provençal, gascon — avaient conservé le système décimal hérité du latin. On y disait l’équivalent de septante, octante et nonante. Comme en Belgique et en Suisse aujourd’hui.

La Belgique wallonne et la Suisse romande, justement, ont naturellement adopté septante et nonante. La Suisse est même allée plus loin avec « huitante », utilisé dans les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg. Pas « octante » — huitante. Chaque région a bricolé sa propre logique.

Alors pourquoi la France du Nord a-t-elle gagné ? Parce que c’est à Paris que se trouvait le pouvoir. Et Paris comptait en base 20. Quand la langue française s’est standardisée, c’est le parler parisien — gaulois dans l’âme — qui a fixé la norme.

Pourquoi la Révolution n’a rien changé

On pourrait croire que la Révolution française, avec sa passion pour la rationalité, aurait réglé le problème. Ces gens ont inventé le système métrique, imposé le calendrier républicain, redécoupé tout le territoire. Ils auraient pu dire : « À partir de maintenant, c’est septante. »

Ils ne l’ont pas fait. Et ce n’est pas un oubli. La Convention a débattu de la langue, de l’éducation, des poids et mesures. Mais toucher aux nombres parlés ? Personne n’y a pensé sérieusement. Le système était trop enraciné dans l’usage quotidien.

L’Académie française, de son côté, avait déjà entériné « soixante-dix » et « quatre-vingt-dix » dans ses dictionnaires dès le XVIIe siècle. L’origine gauloise de quatre-vingts n’était même plus discutée : c’était juste « le français ».

Résultat : la France a rationalisé ses unités de mesure mais a gardé un système de numération orale qui demande littéralement de faire une multiplication et une addition pour dire 97. Quatre fois vingt, plus dix, plus sept. Bienvenue.

Les quiproquos que seuls les francophones connaissent

En théorie, tous les francophones parlent la même langue. En pratique, les nombres créent un chaos discret mais bien réel. Dictez un numéro de téléphone à un Belge en utilisant « soixante-dix-huit » : il va hésiter une demi-seconde. Ce n’est pas qu’il ne comprend pas. C’est que son cerveau doit traduire.

Dans les centres d’appel internationaux, le problème est documenté. Un opérateur bruxellois qui dit « nonante-deux » à un client parisien provoque parfois un blanc. Les maths au quotidien sont déjà assez compliquées sans ajouter une barrière de traduction intra-francophone.

Belge et Français riant des différences numériques au café

Et les enfants ? En Belgique et en Suisse, apprendre à compter est objectivement plus simple. Septante, c’est sept-ante. Nonante, c’est neuf-ante. La logique est transparente. En France, un gamin de six ans doit comprendre que « soixante-dix » signifie « soixante plus dix ». Puis que « quatre-vingts » n’a rien à voir avec « quatre » au sens habituel.

Des études en didactique des mathématiques ont montré que les élèves francophones belges commettent moins d’erreurs de transcription numérique que leurs homologues français au même âge. Le système décimal est simplement plus intuitif pour un cerveau en développement.

Pourquoi la France ne changera probablement jamais

Si vous proposez à un Français de dire « septante » au lieu de « soixante-dix », vous allez déclencher une réaction viscérale. Pas de la colère. Pire : de l’indifférence amusée. « Pourquoi changer ? On a toujours dit comme ça. »

C’est exactement ce qui se passe avec d’autres habitudes linguistiques françaises. L’usage est roi. Et l’usage, en France, c’est 2 000 ans d’inertie gauloise consolidés par l’Académie, l’école et la télé.

Il y a eu des tentatives. En 1945, le ministère de l’Éducation a brièvement autorisé « septante » et « nonante » dans les manuels scolaires. L’initiative est morte dans l’indifférence générale. Personne n’a suivi.

Le paradoxe, c’est que les Français adorent se moquer du système. Ils reconnaissent volontiers que « quatre-vingt-dix-neuf » est absurde à expliquer à un étranger qui apprend le français. Mais ils n’échangeraient leur façon de compter pour rien au monde. C’est devenu un marqueur identitaire, un héritage assumé — même quand on ne sait plus d’où il vient.

En Belgique, dire « nonante » n’est pas un acte de rébellion. C’est juste du bon sens. En Suisse, « huitante » sonne aussi naturel que « bonjour ». Et en France, on continue de multiplier par vingt pour acheter des croissants.

Deux mille ans que ça dure. Les Gaulois ont perdu la guerre. Mais ils ont gagné les maths.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *