Télé couleur le 1er octobre 1967 : 2 chaînes, des postes hors de prix et presque personne devant l’écran
Le 1er octobre 1967, la France entre dans l’ère de la télévision en couleurs. Sur le papier, c’est une révolution. Dans les salons, c’est un grand silence, ou presque.
Car ce jour-là, le nombre de Français capables de voir le spectacle se compte… sur les doigts de quelques milliers de mains. Les autres ? Ils ont regardé la même chose qu’hier, en noir et blanc.
Un lancement en grande pompe… pour une poignée de téléspectateurs
La couleur démarre sur la deuxième chaîne de l’ORTF, qui n’existe que depuis 1964. La première chaîne, elle, reste en noir et blanc pendant des années. Voilà qui donne le ton : on teste, on avance prudemment.
Le choix du système technique est le fruit de longues batailles diplomatiques. La France a adopté le procédé SECAM, défendu par Henri de France. Les voisins européens, eux, ont majoritairement misé sur le PAL allemand. Résultat : des normes différentes de part et d’autre des frontières.
Et ce n’est pas le détail le plus étonnant de cette histoire.
Combien coûtait un poste couleur ? Le chiffre fait tousser

À la fin des années 1960, un téléviseur couleur se négocie autour de 5 000 francs. À l’époque, le salaire minimum tourne autour de 500 francs par mois. Autrement dit, il fallait plusieurs mois de revenus pour s’offrir un écran.
Autant dire que le poste couleur n’est pas un achat d’impulsion. C’est un objet de luxe, que l’on montre aux voisins comme on exhiberait aujourd’hui une voiture de sport.
Et même en ayant l’argent, tout n’était pas gagné. Il fallait encore que les émissions soient diffusées en couleur. Ce qui nous amène au vrai problème.
Des foyers équipés si rares qu’on les comptait presque à la main
Quelques mois après le lancement, les foyers équipés se chiffrent en milliers, dans un pays qui compte alors plusieurs millions de téléviseurs. Une goutte d’eau dans le petit écran.
Il faut attendre plusieurs années pour que les ventes décollent vraiment. La généralisation de la couleur se fait lentement, au rythme du pouvoir d’achat et de la baisse des prix. Au début des années 1970, la couleur reste un privilège.
Pendant ce temps, les téléspectateurs en noir et blanc ne ratent pas grand-chose… du moins en apparence. Car les chaînes ont dû apprendre à tourner autrement.
Les coulisses : maquilleuses paniquées et décors repeints
Passer à la couleur, c’est tout changer derrière la caméra. Les décors trop criards devaient être repensés. Les costumes aussi : certaines tenues faisaient des effets étranges à l’écran.
Les maquilleuses ont dû réapprendre leur métier. En noir et blanc, un teint se travaillait avec des contrastes. En couleur, la moindre rougeur ou la moindre pâleur se voyait sans pitié.
Même les présentateurs ont dû s’adapter. Finies les cravates à rayures qui papillotent. Place aux tons sobres et aux chemises qui ne bavent pas à l’image.
Mais alors, qu’a-t-on réellement vu en couleur ce jour-là ?
Les premières images en couleur : qu’a-t-on vraiment regardé ?

Les premières émissions en couleur sont très encadrées. On y trouve des programmes de variétés et des émissions de prestige, pensés pour mettre en valeur la nouveauté technique. L’objectif : donner envie aux Français de franchir le pas.
Les magasins d’électroménager jouent le jeu. Dans les vitrines, les téléviseurs couleur attirent les badauds, qui s’agglutinent sur le trottoir. Certains vendeurs organisent des démonstrations, comme on présenterait un tour de magie.
On raconte que des curieux venaient simplement regarder, sans acheter, pour voir à quoi ressemblait un plateau télé « en vrai » colorié. Le spectacle, c’était l’écran lui-même, bien plus que ce qu’il diffusait.
Pourquoi la France a mis tant de temps à basculer
Plusieurs freins se cumulent. Le prix, d’abord. Le faible nombre d’émissions en couleur, ensuite. Et une certaine prudence des pouvoirs publics, qui ne voulaient pas brusquer le parc existant.
Il faut aussi compter avec l’habitude. Les Français avaient déjà un poste, qui fonctionnait très bien. Pourquoi le remplacer ? La couleur a dû faire ses preuves, programme après programme.
Petit à petit, la bascule s’opère. Les prix baissent, l’offre s’étoffe, et la première chaîne finit elle aussi par passer à la couleur. La révolution de 1967 n’a pas eu lieu en une nuit, mais en une décennie.
Ce que ce 1er octobre raconte de notre rapport à la télé

Cette anecdote dit quelque chose de profond : on adopte rarement une technologie le jour de son lancement. On la regarde, on la jalouse, on attend qu’elle devienne abordable. Puis, un matin, on s’étonne d’avoir vécu sans.
Aujourd’hui, personne ne se souvient d’avoir « passé à la couleur ». Pourtant, des générations ont connu les deux mondes. Et la télévision, elle, a continué de fasciner, de rassembler, et parfois de faire polémique.
Envie de rester dans l’histoire du petit écran ? Découvrez l’homme qui a inventé une émission culte de France Télévisions en 1987. Et si la télé rétro vous passionne, jetez un œil à cette figure culte du petit écran qui vient de nous quitter.