« La lâcheté masculine me révolte » : quand Patrick Bruel tenait des propos quasi féministes en 1990
Mis en examen pour viols, tentatives de viol et agressions sexuelles, Patrick Bruel voit son passé médiatique refaire surface. Une interview de 1990 circule à nouveau, dans laquelle le chanteur dénonçait « la lâcheté masculine ». Trente-cinq ans plus tard, chaque mot pèse une tonne.

Un contrôle judiciaire aux conditions très strictes
L’affaire Patrick Bruel a pris une ampleur considérable ces derniers mois. Plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles se sont accumulées contre l’interprète de Casser la voix. Placé en garde à vue, il a ensuite été déféré devant quatre juges d’instruction.
Leur décision a été sans appel : mise en examen pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel. Quatre affaires distinctes. Pas une, pas deux — quatre. Le chanteur est ensuite passé devant le juge des libertés et de la détention.
Ce dernier a prononcé sa remise en liberté, mais sous contrôle judiciaire strict. Interdiction de quitter le territoire français. Interdiction d’entrer en contact avec les victimes ou leur entourage. Interdiction de se rendre à leur domicile. Et un dernier point qui n’est pas passé inaperçu : l’interdiction de fréquenter un salon de massage.
Des conditions qui en disent long sur la nature des accusations. Comme pour d’autres personnalités médiatiques visées par des plaintes similaires, le voile se lève progressivement. Mais dans le cas de Bruel, c’est une vieille interview qui vient tout compliquer.
1990 : la « Bruelmania » et une question qui fâche
Nous sommes en 1990. Patrick Bruel est au sommet de sa gloire. La France entière connaît son visage, ses titres passent en boucle à la radio, les fans hurlent à chacune de ses apparitions. C’est dans ce contexte qu’il accorde une interview à l’émission Cinescope, sur la chaîne belge RTBF.

Le journaliste commence à sonder son rapport aux femmes. « Vous avez dit : je me lasse très vite des choses dans la vie réelle. Vous avez songé ici aux compagnes, par exemple ? » La question est directe. La réponse l’est moins.
Bruel esquive avec l’assurance d’une star habituée aux plateaux. « Ça y est, vous êtes passé dans la catégorie questions personnelles ? Il n’y a pas de règles. Ça dépend, ça dépend. » Puis il nuance, à sa façon. « Je suis quelqu’un qui va très très vite aux choses, très vite à l’essentiel et qui a besoin d’être étonné, surpris, tout le temps. »
Et de préciser que ce besoin de nouveauté ne concerne pas spécifiquement les femmes, mais « tout ». Une distinction qui, à l’époque, passait pour de l’élégance. Mais l’échange ne s’arrête pas là, et la suite prend aujourd’hui une résonance bien différente.
« Les femmes sont en danger » : la tirade qui change de sens
Le journaliste pousse plus loin. Il cite une phrase attribuée au chanteur : « J’aime les minorités et pour moi les femmes sont des minorités. » Bruel rectifie immédiatement. « Non, je n’ai pas dit ça. C’est mal retranscrit, parce que mathématiquement il y a plus de femmes que d’hommes. »
Puis il développe un raisonnement qui, sorti de son contexte actuel, pourrait figurer dans un discours militant. « Je disais que j’aime les gens qui sont en danger. Les femmes sont en danger parce que le rôle que veut leur faire jouer la société n’est pas souvent facile à tenir. »
Voir cette publication sur Instagram
Le chanteur continue sur sa lancée : « C’est une société d’hommes dans laquelle les femmes ont beaucoup de mal à se mouvoir et dans laquelle elles se meuvent quand même. » Des mots que certaines voix du monde du spectacle n’hésitent plus à commenter publiquement.
Et c’est la conclusion qui frappe le plus fort aujourd’hui. « Elles se débrouillent formidablement bien pour contrecarrer la lâcheté masculine, qui moi me révolte parfois. » La lâcheté masculine. Le mot est lâché. Par celui-là même que plusieurs femmes accusent aujourd’hui de violences sexuelles.
Quand les mots se retournent contre celui qui les prononce
Écouter cette interview en 2025, c’est traverser un miroir. Chaque formule sonne différemment. « Les femmes sont en danger » prend un sens glaçant quand celui qui le dit est mis en examen pour viol. « La lâcheté masculine me révolte » devient un aveu involontaire que des milliers d’internautes décortiquent.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans le paysage médiatique français. D’anciennes interviews de personnalités rattrapées par la justice ressurgissent régulièrement. Des œuvres ou déclarations passées sont relues à la lumière des accusations, et le décalage entre l’image publique et les faits reprochés crée un vertige.
Dans le cas de Bruel, le contraste est particulièrement violent. On ne parle pas d’une phrase ambiguë ou d’un propos maladroit. On parle d’un discours construit, articulé, dans lequel le chanteur se positionne explicitement du côté des femmes face à la domination masculine. Un discours presque féministe avant l’heure.
Depuis, les témoignages se multiplient. Flavie Flament a porté plainte en l’accusant de l’avoir violée quand elle avait 16 ans. La chanteuse Lio a fait des révélations fracassantes. Des journalistes se sont exprimées sans détour.
Un avant et un après pour la « Bruelmania »
L’image du séducteur bienveillant que Bruel cultivait depuis 35 ans s’effondre à mesure que l’enquête avance. Ses concerts sont annulés. Charlie Hebdo lui a consacré une Une après la multiplication des témoignages.
Une pétition de soutien rassemblant près de 8 800 signatures a divisé l’opinion. De l’autre côté, 15 nouvelles accusatrices se sont manifestées en une seule semaine. Le chanteur, lui, dénonce des « mensonges ».
Mais cette interview de 1990 ne disparaîtra pas. Elle est devenue le symbole d’un décalage abyssal entre le discours public et les actes reprochés. Quand un homme dit « la lâcheté masculine me révolte » puis se retrouve face à quatre mises en examen pour violences sexuelles, les mots ne sont plus les mêmes.
Ils deviennent une pièce à conviction dans le tribunal de l’opinion publique. Et celle-ci, désormais, scrute chaque détail de l’affaire.