« J’ai l’impression d’assister à mon propre enterrement » : Bardella brise le silence après Le Pen

Cinq jours après la décision de la cour d’appel de Paris qui a rendu son éligibilité à Marine Le Pen, tout le monde attendait la réaction de Jordan Bardella. Le président du Rassemblement national, longtemps présenté comme le candidat naturel du parti à la présidentielle, se retrouve du jour au lendemain relégué au second rang. Dans les colonnes du Figaro, il a choisi de répondre frontalement à ceux qui le donnaient déjà pour politiquement enterré.
Un plan B redevenu numéro deux malgré lui
Pendant des mois, Jordan Bardella a incarné l’avenir du RN. À 30 ans, il caracolait en tête des sondages, écrivait des best-sellers politiques et se voyait déjà traité en chef d’État lors de ses déplacements à l’étranger, notamment en Pologne. La condamnation de Marine Le Pen à un an de bracelet électronique, assortie d’une inéligibilité, avait ouvert la voie à sa candidature naturelle.
Mais mardi dernier, la cour d’appel de Paris a rebattu toutes les cartes. Grâce à un pourvoi en cassation, la présidente du RN repousse l’application de sa peine et retrouve son éligibilité. Un scénario que peu de commentateurs politiques anticipaient encore quelques semaines plus tôt, et qui a immédiatement relancé les spéculations sur l’avenir de Jordan Bardella au sein du mouvement.
Face à cette bascule, la tentation était grande de voir dans le silence du président du RN une déception, voire une rancœur. C’est précisément cette lecture qu’il a voulu couper court dans son entretien, en évoquant lui-même l’image de son « enterrement politique ». Une formule choisie pour désamorcer, avant de dérouler ses véritables intentions pour la suite de la campagne.
« Tout commence » : le vrai message derrière la formule choc
« Lorsque je lis les journaux et j’écoute les commentateurs depuis mardi, j’ai l’impression d’assister à mon propre enterrement politique. Qu’ils gardent les pelles, je n’ai pas l’intention d’y participer. À dire vrai, tout commence », a lancé Jordan Bardella, cash, dans les colonnes du Figaro. Il ajoute, non sans ironie : « Je vais très bien. Merci de vous en soucier. »
Il dément « toute forme d’humeur contrariée ou de déception », affirmant que « la France est en danger » et que la mission du parti reste inchangée. Son objectif désormais : « bâtir le programme », « former un gouvernement » et conduire le RN vers « une majorité solide » à l’Assemblée nationale, en vue des échéances des 18 avril et 2 mai.
Surtout, Jordan Bardella confirme le schéma tant vanté par le parti lepéniste, celui d’un ticket présidente-Premier ministre. « Marine Le Pen aspire à présider la France. Je souhaite la gouverner », résume-t-il. Un tandem que Marine Le Pen elle-même a qualifié, dans un entretien au Journal du Dimanche, de « clair, performant, complémentaire, solide et équilibré ». Selon l’enquête Elabe pour La Tribune Dimanche, Marine Le Pen atteint désormais 35 % d’intentions de vote au premier tour, un niveau identique à celui de Bardella quelques semaines plus tôt, et elle serait donnée gagnante au second tour face à tous ses rivaux potentiels.

L’ambition assumée d’un gouvernement d’union nationale
Au-delà de la mise en scène de son ralliement, Jordan Bardella laisse entrevoir un projet précis pour la suite. Il affiche l’ambition « de constituer un gouvernement d’union nationale qui ne sera pas composé exclusivement de cadres ou de parlementaires issus du RN ». Une main tendue vers la droite classique, qu’il juge « orpheline d’un leader et d’une incarnation ».
Il se dit même convaincu que le président des Républicains, Bruno Retailleau, « finira par rejoindre Édouard Philippe », actuellement le mieux placé au sein du bloc central. Une analyse qui confirme la sensibilité particulière du président du RN à l’idée d’une union des droites, un chantier auquel travaille aussi le maire de Nice Éric Ciotti, allié du parti depuis 2024.
Mais Jordan Bardella entend aussi peser dans les débats internes. Après avoir affiché à plusieurs reprises une sensibilité différente de celle de Marine Le Pen, notamment sur les retraites ou la taxation des surprofits énergétiques, il prévient : « Je poursuivrai le travail de fond et d’influence que j’ai entrepris depuis que je suis président du RN, notamment sur les enjeux économiques. » Et d’assumer sa ligne pro-business avec une phrase sans détour : « Un parti sans discussion et des chefs entourés de silence, cela n’existe pas. » Comme Marine Le Pen, il balaie l’idée d’un « aléa judiciaire » qui viendrait encore contrarier cette candidature, malgré la décision attendue de la Cour de cassation début avril.
Derrière la formule choc du « propre enterrement politique », c’est donc une reconfiguration en règle que Jordan Bardella dessine pour les mois à venir. Un tandem assumé, une ambition de gouvernement élargi et une voix qu’il compte bien continuer à faire entendre au sein du RN. Reste à savoir si cette union affichée résistera aux tensions internes que laissent déjà deviner ses désaccords passés avec Marine Le Pen.