Cette mutation génétique multiplie par 60 le risque de cancer du poumon chez les non-fumeurs

Un cancer du poumon chez quelqu’un qui n’a jamais touché une cigarette : ça sonne comme une injustice, non ? Pendant des années, les médecins observaient ce phénomène dans certaines familles sans pouvoir l’expliquer clairement. Une étude publiée dans la revue Science vient de mettre un nom sur ce mystère, et le chiffre qu’elle avance a de quoi surprendre jusqu’aux chercheurs eux-mêmes.
Des familles entières touchées, sans lien avec le tabac
Dans certaines familles, le scénario se répète : plusieurs proches développent un cancer du poumon, parfois très jeunes, sans jamais avoir fumé. Ce constat troublant a longtemps résisté aux explications simples des médecins.
Le tabagisme reste aujourd’hui le principal critère utilisé pour orienter le dépistage de cette maladie. Mais la part des cancers diagnostiqués chez des non-fumeurs progresse, et les facteurs génétiques en jeu restaient jusque-là largement méconnus.
C’est là qu’interviennent le Dana-Farber Cancer Institute et le 23andMe Research Institute. Leurs chercheurs ont voulu mesurer, pour la première fois avec une telle précision, la part héréditaire réelle de ce risque.
Ils ont épluché les données génétiques et médicales de plus de 3,3 millions de personnes. Un volume qui permet, enfin, de sortir des simples intuitions cliniques accumulées sur le sujet, comme le rappellent d’autres travaux relayés dans le domaine de la santé environnementale.
Un risque multiplié par 60 chez les non-fumeurs
Les résultats, publiés via le DOI de l’étude sur Science, ciblent une mutation précise : EGFR T790M, logée dans un gène qui régule la croissance cellulaire.
Chez les porteurs de cette mutation héréditaire, le risque global de cancer du poumon grimpe à environ 25 fois celui des non-porteurs. Mais chez les personnes n’ayant jamais fumé, ce risque explose : il devient 60 fois supérieur.
Chez les fumeurs porteurs de la mutation, le risque reste dix fois plus élevé que chez les fumeurs non porteurs. Autrement dit, la mutation aggrave le danger, quel que soit le profil tabagique.
Alexander Gusev, généticien au Dana-Farber et coauteur de l’étude, résume l’ampleur du phénomène : « L’un des résultats remarquables ici est la force de l’effet d’une seule mutation. À ma connaissance, c’est l’une des mutations augmentant le risque de cancer les plus fortes jamais découvertes. » Un constat rare, à mettre en perspective avec d’autres découvertes scientifiques majeures récentes.

Une origine génétique traçable jusqu’aux Appalaches
Cette mutation reste extrêmement rare à l’échelle générale : environ une personne sur 15 000 aux États-Unis en serait porteuse. Mais dans certaines régions du sud-est du pays, sa fréquence grimpe jusqu’à une personne sur 2 000.
Les chercheurs ont voulu comprendre cette concentration géographique. Leurs analyses génétiques montrent que la majorité des porteurs actuels descendent d’une même lignée ancestrale, remontant à des colons britanniques et irlandais installés aux États-Unis il y a environ 200 ans.
Un « effet fondateur » associé à une réduction de la diversité génétique aurait concentré la mutation dans le sud des Appalaches. Jaclyn LoPiccolo, oncologue et coauteure de l’étude, explique : « Nous avons découvert que la grande majorité des porteurs avaient hérité de la mutation de la même lignée ancestrale », après « un effet fondateur et un goulot d’étranglement génétique » survenu il y a deux siècles.
Concrètement, cette découverte ouvre une piste concrète : « Aujourd’hui, le dépistage du cancer du poumon est presque entièrement guidé par les antécédents de tabagisme, précise LoPiccolo. Nos résultats soulèvent la possibilité qu’à l’avenir, le dépistage puisse également être guidé par le risque génétique héréditaire. » Les personnes concernées pourraient à terme être identifiées par un simple test, puis suivies par scanner régulier.
Pour l’instant, une mutation ne fait pas un diagnostic : porter EGFR T790M n’annonce pas forcément la maladie. Les chercheurs recommandent surtout aux familles multipliant les cas de cancer du poumon d’en parler à un conseiller en génétique.
L’étude INHERIT, menée par le Dana-Farber, doit désormais préciser pourquoi certains porteurs développent un cancer et d’autres non. Une chose reste sûre : le cancer du poumon ne s’écrit plus seulement avec un paquet de cigarettes, mais parfois avec un arbre généalogique.