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En Sibérie, ce cratère grandit de 30 mètres chaque été et ce n’est ni l’eau ni le vent qui le creuse

Publié par Cassandre le 15 Août 2026 à 8:49

En Sibérie orientale, un gouffre grandit chaque été sous les yeux des scientifiques, sans qu’aucune rivière ni aucune tempête n’y soit pour quelque chose. Les habitants du coin l’ont surnommé la « Porte des Enfers ». Ce que révèlent les dernières mesures sur sa vitesse d’expansion et ce qu’il libère dans l’atmosphère dépasse ce que les chercheurs imaginaient il y a encore dix ans.

Forêt sibérienne dévastée par l'explosion de Toungouska en 1908

Un trou né d’une erreur d’aménagement des années 1950

Le cratère de Batagaïka se trouve près du village de Batagay, en République de Sakha, en Iakoutie. C’est aujourd’hui la plus grande dépression thermokarstique du monde, un terme technique pour désigner un effondrement provoqué par le dégel du pergélisol, ce sol censé rester gelé toute l’année. Comme les arbres qui disparaissent en France chaque année, la déforestation a ici aussi joué un rôle décisif.

Tout a commencé dans les années 1950 et 1960, bien avant qu’on ne parle de réchauffement climatique. L’exploitation minière et le déboisement pour le bois de chauffage ont retiré la couverture forestière qui protégeait le sol de la chaleur estivale. Résultat : la couche active du sol s’est mise à dégeler plus profondément chaque année, année après année.

Les premières images satellites de 1965 et 1975 ne montraient qu’une simple ravine. Ce n’est qu’en 1991 qu’une véritable entaille apparaît dans le paysage. Trois décennies plus tard, cette cicatrice géologique, visible depuis l’espace, prend une forme presque organique, comparée par certains à un têtard ou à une raie géante, comme certains reliefs français les plus longs et surprenants.

Un kilomètre de long, 100 mètres de profondeur par endroits

Les derniers relevés donnent le vertige. Le cratère mesure environ un kilomètre de long, 800 mètres de large et jusqu’à 100 mètres de profondeur dans certaines zones, avec une paroi de glace verticale de 70 mètres sur son bord sud-ouest. Sa surface totale, environ 81 hectares, a triplé entre 1991 et 2018.

Le glaciologue Alexander Kizyakov, de l’université d’État de Moscou, a publié avec son équipe des mesures précises dans la revue Geomorphology. Selon lui, le taux de recul des parois a varié de cinq à quinze mètres par an ces dernières années.

D’autres relevés, relayés par l’Agence spatiale européenne, évoquent jusqu’à 30 mètres annuels sur certains fronts, un rythme comparable à d’autres phénomènes extrêmes documentés récemment, comme cette eau à 33°C en Méditerranée qui inquiète les météorologues.

Contrairement à d’autres dépressions thermokarstiques ailleurs dans le monde, celle de Batagaïka ne connaît aucune période de stabilisation. Le volume englouti chaque année atteint environ un million de mètres cubes, un mélange de glace de sol fondue et de matière organique piégée depuis des millénaires, un peu à l’image des déchets radioactifs enfouis sous la glace du Groenland et menacés eux aussi par le dégel.

Paroi de glace et pergélisol exposés en été

Une boucle qui s’auto-entretient et un cheval vieux de 42 000 ans

Comme l’a documenté Digital Journal, cette fonte n’a rien d’anodin pour le climat mondial. Chaque année, entre 4 000 et 5 000 tonnes de carbone organique, verrouillées dans le sol depuis des siècles, se libèrent dans l’atmosphère sous forme de CO2, de méthane et d’oxyde nitreux. Plus il fait chaud, plus le cratère grandit ; plus il grandit, plus il réchauffe l’atmosphère. Une boucle que les climatologues surveillent avec une attention particulière.

Les couches de pergélisol mises à nu racontent une histoire vieille de 650 000 ans. En 2018, les restes momifiés d’un poulain de 42 000 ans, appartenant à une espèce de cheval aujourd’hui disparue, ont émergé du fond du cratère, préservés par le froid pendant des millénaires avant que la fonte ne les libère.

Selon Nikita Tananaev, chercheur principal au Melnikov Permafrost Institute de Iakoutsk, la marge de progression verticale est presque épuisée : la fonte a quasiment atteint la roche mère au fond du cratère, comme le rapporte Popular Science. Mais latéralement, le potentiel d’expansion inquiète davantage : le mégaslump pourrait s’étendre sur la vallée voisine d’ici dix à vingt ans, menaçant directement la rivière Batagay dans laquelle il se déverse déjà.

Un gouffre qui grandit sans jamais ralentir, dans une région où les étés battent des records année après année : voilà le vrai visage du dégel du pergélisol. La question n’est plus de savoir s’il va s’étendre, mais jusqu’où il ira ronger la vallée voisine.

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