En 1961, Milgram a demandé à des volontaires d’électrocuter un inconnu : 65 % sont allés jusqu’au bout
Et si l’obéissance suffisait à faire d’un voisin ordinaire un bourreau ? En pleine guerre froide, à l’université Yale, des volontaires ont cru envoyer des décharges de 450 volts à un inconnu qui hurlait derrière une cloison. Dans la version la plus citée, 65 % sont allés jusqu’au bout, un résultat que personne n’avait prévu.
À retenir
- Les chocs montaient de 15 volts en 15 volts, jusqu’à 450 volts, et ils étaient tous fictifs.
- Lors des premières séances, 25 sujets sur 40 (62,5 %) ont administré trois fois la décharge maximale.
- Au total, 19 variantes et 636 sujets ont permis de mesurer ce qui pousse à obéir.

Une petite annonce, 4 dollars et une blouse grise
Quatre dollars pour une heure de son temps, plus 50 cents de frais de déplacement. À l’époque, le revenu mensuel moyen était de 100 dollars, la somme était donc loin d’être anodine. C’est avec cette offre, passée dans un journal local, que l’équipe de Stanley Milgram a recruté ses volontaires.
Les participants, hommes et femmes de 20 à 50 ans, venaient de tous les milieux et avaient des niveaux d’études variés. On leur annonçait une étude scientifique sur l’effet de la punition sur la mémoire. Rien, dans cette présentation, ne laissait deviner le véritable sujet.
Selon la version anglaise de Wikipédia, les séances ont débuté en août 1961, trois mois après l’ouverture à Jérusalem du procès du criminel nazi Adolf Eichmann. Milgram voulait comprendre si ceux qui avaient participé à la Shoah pouvaient valablement prétendre qu’ils n’avaient fait que suivre des ordres. Ce n’est pas la seule question qui le taraudait.
Il soupçonnait aussi que l’obéissance des nazis relevait d’un trait propre aux Allemands. Il comptait donc utiliser ses volontaires américains comme groupe témoin, avant de refaire l’expérience en Allemagne. Un plan que les résultats allaient rendre impossible.
Reste à savoir ce que les volontaires découvraient en entrant dans la pièce. Et c’est là que tout était truqué.
Le tirage au sort truqué et le pupitre à 450 volts
Trois rôles étaient présentés : un élève, un enseignant et un expérimentateur en blouse grise, sûr de lui. L’élève et l’expérimentateur étaient en réalité deux comédiens. Seul l’enseignant était le véritable sujet.
Un tirage au sort désignait les rôles, mais les deux papiers portaient la mention « enseignant ». Le volontaire se retrouvait donc toujours à ce poste. Avant de commencer, on lui faisait subir un léger choc de 45 volts, pour lui prouver que le dispositif était réel.
L’élève était attaché sur une chaise qui avait tout d’une chaise électrique, dans une pièce voisine séparée par une fine cloison. À chaque erreur, l’enseignant devait actionner une manette, avec 15 volts de plus à chaque fois. Il devait annoncer la tension à voix haute avant d’appuyer.
Le comédien jouait une souffrance programmée : il gémissait à 75 volts et se plaignait à 120. À 135 volts, il hurlait, puis il suppliait qu’on le libère à 150. À 300 volts, il annonçait qu’il ne répondrait plus, et l’expérimentateur précisait qu’un silence comptait comme une erreur.
Quand le sujet hésitait, l’expérimentateur répondait par quatre phrases, toujours dans le même ordre : « Veuillez continuer s’il vous plaît », puis « L’expérience exige que vous continuiez », puis « Il est absolument indispensable que vous continuiez ». La dernière était « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer ». Si le sujet voulait encore arrêter après ces quatre relances, la séance s’achevait.
Que s’est-il passé dans la salle ? Tous les participants ont accepté le principe, et tous ont fini par questionner l’expérimentateur. Les sujets transpiraient, riaient nerveusement et protestaient, mais 25 sur 40 ont quand même envoyé trois fois la décharge maximale. La moyenne des chocs maximaux atteignait 360 volts.
Ce score a surpris Milgram lui-même. Pourquoi ? Parce que quelqu’un lui avait dit exactement l’inverse.
Ce que les experts avaient prédit : presque personne
Avant de lancer l’expérience, Milgram a consulté des spécialistes. Les enquêtes menées auprès de 39 médecins-psychiatres prévoyaient environ 1 sujet sur 1 000 envoyant la décharge de 450 volts, avec un arrêt probable autour de 150 volts. Milgram a qualifié ses propres résultats d’« inattendus et inquiétants ».
Selon la version anglaise, il avait aussi interrogé 14 étudiants en psychologie de Yale. Ils voyaient entre zéro et 3 obéissants maximum sur 100, avec une moyenne de 1,2. Ses collègues jugeaient eux aussi que très peu de sujets iraient loin.
Le twist, c’est donc cela : les spécialistes tablaient sur une infime minorité, et la réalité a été l’inverse. Dans l’une des versions, 65 % des sujets ont atteint les 450 volts, et ceux qui obéissaient n’étaient pas des sadiques. Dans une variante où ils choisissaient eux-mêmes l’intensité, une seule personne sur 40 a utilisé le maximum.

Pour Milgram, la clé était l’état « agentique » : l’individu se sent l’agent d’une volonté étrangère et délègue sa responsabilité. La tension, elle, servait de soupape. Les rires nerveux, les protestations ou le regard détourné permettaient de montrer son désaccord sans désobéir.
Les variantes ont ensuite montré ce qui fait basculer. Dans un bureau de ville sans prestige, l’obéissance est tombée de 65 % à 47 %. Quand l’élève se trouvait dans la même pièce, elle chutait à 40 %. À l’inverse, quand un tiers administrait les chocs, elle montait jusqu’à près de 92 %.
L’héritage est immense, mais il est contesté. L’expérience a été reproduite en 2006 par ABC News, qui a obtenu 65 % chez les hommes et 73 % chez les femmes, puis en 2008 par Jerry Burger, avec 70 %. En 2009, un faux jeu télé de France Télévisions a atteint 81 %.
Pourtant, la psychologue Gina Perry affirme que le chiffre de 65 % ne vient que d’une seule des 24 expériences de Milgram, et que, prises ensemble, elles montrent que plus de la moitié des sujets désobéissaient. Elle cite un cas où l’expérimentateur avait insisté 26 fois, au lieu des 4 prévues.
Le débat éthique dure toujours, car les sujets avaient été trompés. Une méta-analyse indique que les désobéissants auraient surtout réagi à la première demande de la victime d’arrêter, à 150 volts. Le chiffre de 65 % reste le plus célèbre de la psychologie sociale, mais son interprétation divise toujours les chercheurs.
À quel moment, dans nos vies, disons-nous « oui » sans nous demander qui commande vraiment ? L’histoire de l’éphéméride du 29 mai rappelle que l’autorité a toujours façonné l’Histoire, et ces phrases pour se faire respecter montrent comment dire non au quotidien. Dans cette histoire de professeure et d’élèves, la question de l’autorité se pose aussi, tout comme dans ces souris au cerveau humain qui interrogent aujourd’hui les limites de la science.
Et si la prochaine grande expérience sur l’obéissance se jouait déjà, discrètement, dans un autre fait divers où tout s’est joué derrière une porte close ?