Depuis 1927, cette expérience à l’université du Queensland n’a laissé tomber que 9 gouttes en un siècle

Dans une vitrine de l’université du Queensland, à Brisbane, un entonnoir de verre scellé retient depuis près d’un siècle une matière noire qui semble figée. Elle ne l’est pas. Depuis 1927, elle s’écoule, molécule après molécule, à une vitesse qui défie toute patience humaine. Neuf gouttes seulement se sont détachées en quasiment cent ans, et l’histoire de cette expérience cache des rebondissements aussi lents que cruels.
Une expérience née pour tromper les yeux
Tout commence avec Thomas Parnell, premier professeur de physique de l’université du Queensland. En 1927, il veut illustrer une idée simple : certains matériaux du quotidien ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Il chauffe un échantillon de poix, un dérivé du goudron autrefois utilisé pour calfeutrer les coques de bateaux, et le verse dans un entonnoir à la tige scellée.
À température ambiante, la poix ressemble à une roche noire. Elle paraît solide, cassante, capable de se briser d’un coup de marteau, un peu comme certaines idées reçues que la science a fini par démolir. Pourtant, sous cette apparence rigide, elle coule. Parnell patiente trois ans avant de couper le fond de l’entonnoir en 1930, libérant enfin la matière pour amorcer sa chute d’une lenteur presque insultante pour l’échelle du temps humain, un phénomène aussi contre-intuitif que notre perception du temps qui file en vieillissant.
230 milliards de fois plus visqueuse que l’eau
Le calcul le plus vertigineux arrive avec la chute de la huitième goutte, le 28 novembre 2000. Les chercheurs y voient l’occasion de mesurer précisément la viscosité de la poix : environ 230 milliards de fois supérieure à celle de l’eau. Pour comparer, le miel n’est que 2 000 à 10 000 fois plus visqueux que l’eau. La poix de Brisbane le dépasse à un point tel qu’aucune comparaison du quotidien ne tient vraiment la route.
Le rythme des chutes a beaucoup varié selon les décennies. La première goutte tombe après huit ans d’attente, la deuxième neuf ans plus tard. Les cinq suivantes suivent un tempo comparable, entre sept et neuf ans chacune, la sixième s’écoulant en avril 1979. La neuvième, elle, tombe en avril 2014, presque un siècle pile après le lancement de l’expérience, une régularité presque aussi étrange que certains mythes météo que la science aime démonter. Ce genre de curiosité scientifique rappelle aussi d’autres découvertes qui bouleversent notre compréhension du réel.

Un gardien qui n’a jamais rien vu tomber
C’est dans la même veine des records d’endurance improbables que s’inscrit le destin du professeur John Mainstone, deuxième gardien de l’expérience à partir de 1961. Il surveillera l’entonnoir pendant cinquante-deux ans, jusqu’à sa mort en 2013, sans jamais assister à l’instant précis où une goutte se détache.
La malchance frôle l’absurde. Lors de la chute de la septième goutte, en 1988, Mainstone est sorti prendre une tasse de thé. Douze ans plus tard, la webcam installée pour filmer la huitième goutte tombe en panne exactement durant les minutes décisives. Il meurt quelques mois avant la chute de la neuvième goutte, en avril 2014, filmée cette fois par trois caméras placées en continu. Une ironie amère, mais aussi un hommage : l’expérience a fini par livrer ce que son plus fidèle témoin n’a jamais pu voir de ses propres yeux, un peu à la manière de ces histoires où la patience finit par payer, mais jamais quand on l’attend.
Le climat intérieur du bâtiment a fini par s’inviter dans l’expérience. Sans contrôle atmosphérique, la viscosité variait selon les saisons, jusqu’à l’installation d’un système de climatisation après 1988. La poix, désormais maintenue plus fraîche, s’écoule plus lentement : l’intervalle entre deux gouttes est passé de huit à douze ou treize ans. Un simple climatiseur, posé pour le confort des étudiants, a modifié malgré lui le tempo d’une expérience vieille de plusieurs décennies. Elle figure depuis 2002 au Guinness Book of Records comme la plus longue expérience de laboratoire jamais menée en continu, et a valu à Parnell et Mainstone le prix Ig Nobel de physique 2005. Une expérience similaire existe à Aberystwyth, au pays de Galles, depuis 1914, mais sa poix plus rigide n’a jamais laissé tomber la moindre goutte.
Neuf gouttes en un siècle, un climatiseur qui ralentit la science malgré lui, un gardien qui n’a jamais rien vu venir : cette expérience australienne rappelle qu’il existe une échelle du temps où l’humain n’est qu’un spectateur pressé. Quelle autre expérience scientifique, aussi lente et aussi tenace, mérite qu’on s’y intéresse encore dans cent ans ?