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Les USA ont voulu creuser un port nucléaire en Alaska en 1958 : ce qui les a stoppés n’était ni la technique ni le froid

Publié par Cassandre le 05 Oct 2026 à 19:02

En pleine guerre froide, des scientifiques américains imaginent de transformer un bout de côte arctique en port géant en y faisant exploser des bombes atomiques. Le plan prévoit de déplacer 70 millions de tonnes courtes de terre en quelques détonations. Il a fait rêver des élus, des journaux et même des Églises, jusqu’à ce qu’une voix inattendue s’élève.

À retenir

  • Proposé en 1958 par la commission à l’énergie atomique, le projet visait un port artificiel au cap Thompson, en Alaska.
  • La version initiale prévoyait quatre charges de 100 kilotonnes et deux d’un mégatonne, soit 2,4 mégatonnes au total.
  • En 1962, le projet est « suspendu » sans jamais avoir été officiellement annulé.
Vue aérienne d'une côte gelée d'Alaska avec un cratère circulaire

Un port arctique taillé à l’explosif

Tout commence par un chiffre vertigineux : 2,4 mégatonnes d’explosif nucléaire. C’est la puissance totale que la commission à l’énergie atomique américaine imagine d’abord pour creuser un chenal et un bassin de retournement au cap Thompson, sur le versant nord de l’Alaska.

Le plan initial prévoit quatre charges de 100 kilotonnes pour le chenal. Deux charges d’un mégatonne s’occuperaient du bassin, et l’ensemble déplacerait 70 millions de tonnes courtes de terre, soit 64 millions de tonnes.

Le projet n’est pas isolé. Il naît de l’opération Plowshare, un programme de recherche né après une réunion de 1957 au Lawrence Radiation Laboratory, pour trouver des usages pacifiques aux explosifs nucléaires. Chariot devait en être la première démonstration.

Les ambitions allaient plus loin : prouver qu’on pourrait un jour creuser un canal de Panama ou un canal du Nicaragua au niveau de la mer. L’Alaska n’était qu’un terrain d’essai. Mais pourquoi un port là, justement ?

Le chantier qui n’avait même pas de client

Le grand défenseur du plan s’appelle Edward Teller, directeur du laboratoire et physicien nucléaire. Il parcourt l’Alaska pour vanter ce port comme un moteur de développement pour le dernier État entré dans l’Union.

Le Congrès venait d’adopter la loi sur le statut d’État de l’Alaska quelques semaines plus tôt. L’ambiance est euphorique : le 24 juillet 1958, le Fairbanks Daily News-Miner écrit qu’une énorme explosion nucléaire serait « une ouverture appropriée » pour la nouvelle ère de l’État. Les élus, les éditeurs, le président de l’université, William Ransom Wood, et des groupes religieux se rallient.

Pourtant, l’argument économique tient mal. Teller et son laboratoire présentent le port comme une base d’expédition de charbon. Or la mer des Tchouktches y reste gelée neuf mois par an, et les mines seraient de l’autre côté de la chaîne de Brooks, ce qui exigerait une voie ferrée et des entrepôts.

Des chefs d’entreprise de l’Alaska montrent qu’aucune justification économique ne tient. Le projet glisse alors vers un objectif assumé : tester l’excavation nucléaire dans un endroit isolé. Les versions suivantes réduisent la puissance à 480 kilotonnes, puis à un essai de 280 kilotonnes.

Pendant ce temps, des essais dans le Nevada montrent que de plus petites explosions donnent une bonne part des résultats annoncés, avec moins de contamination. Le test Danny Boy, de 430 tonnes équivalent, en mars 1962, encourage l’agence à tenter Sedan, 104 kilotonnes, en juillet. Selon la page anglophone, son directeur Gerald Johnson l’a décrit comme « une alternative à Chariot ».

Les retombées de Sedan ont été les deuxièmes plus élevées de tous les essais du Nevada. Un détail qui en dit long sur ce qu’on cherchait à éviter en Alaska. Et à l’époque, la mise en garde est venue de là où personne ne l’attendait.

La résistance d’un village qui a fait plier l’atome

La réponse au titre est là : ce n’est ni la technique ni le froid qui ont stoppé Chariot. L’opposition est venue du petit village inupiat de Point Hope, soutenu par quelques scientifiques engagés dans les études environnementales sous contrat avec l’agence, et une poignée de défenseurs de l’environnement.

Leur protestation de terrain a fini par être reprise par des organisations nationales : la Wilderness Society, le Sierra Club et le Comité Barry Commoner pour l’information nucléaire. Les visites répétées des responsables de l’agence n’ont pas convaincu les habitants, qui refusaient les transferts de terres. En 1962, face au malaise public grandissant, l’agence annonce que le projet est « suspendu ».

Un fût rouillé à demi enfoui dans la toundra gelée

Les études financées par l’agence elle-même ont pesé lourd. Elles montraient que les retombées circulent avec une rare efficacité dans la chaîne alimentaire arctique : du lichen au caribou qui s’en nourrit, puis à l’humain qui mange le caribou. Pour des habitants qui vivent de la chasse, le danger était direct.

D’autres obstacles s’ajoutaient. Aucune utilisation du port n’avait jamais été identifiée, les explosions auraient fait fondre le pergélisol et rendu les pentes instables, et l’Union soviétique y voyait un moyen de contourner le futur traité d’interdiction partielle des essais. Mais le moteur du recul reste la mobilisation locale et l’alerte des scientifiques.

L’héritage est double. D’abord politique : selon la page anglophone, l’opposition née à Point Hope a lancé une période d’organisation des peuples autochtones qui a mené à la loi de 1971 sur les revendications des autochtones de l’Alaska. Ensuite physique : le site a bel et bien été contaminé, sans aucune explosion.

En août 1962, des résidus d’un essai nucléaire du Nevada y sont amenés pour des expériences, puis recouverts de terre en un tumulus d’environ 37 m². Trente ans plus tard, un chercheur de l’Université de l’Alaska, Dan O’Neill, en retrouve la trace dans des archives. Des agents mesurent de faibles niveaux de radioactivité à 60 cm de profondeur.

Les habitants de Point Hope, qui avaient connu un taux élevé de décès par cancer, exigent le retrait de la terre, effectué aux frais du gouvernement en 1993. Des forages datant des années 1960, remplis de gazole réfrigéré, ont encore dû être traités en 2014.

Fait troublant : Chariot n’a jamais été officiellement annulé. Une autre histoire de bombe H lâchée dans l’espace en 1962 montre que l’époque ne manquait pas d’audace. Et sous la glace du Groenland, une ville militaire oubliée prouve que la guerre froide a laissé bien des secrets dans l’Arctique.

Si le sujet vous intéresse, le décompte des guerres de l’humanité remet ces ambitions en perspective, tout comme ce 7 mai où un accord secret a failli changer la fin de la guerre.

Reste une question : combien d’autres projets restent « suspendus » dans des tiroirs ? Pour une autre date où une bombe a changé le cours des choses, ce 16 avril a de quoi vous surprendre.

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