En 1971, le Chili a piloté son économie depuis une salle façon Star Trek : ce qui l’a détruite n’était pas une panne
Et si un pays avait tenté de gérer toute son économie depuis un fauteuil rotatif, en pleine guerre froide ? Au Chili, un réseau d’environ 500 télex devait relier les usines à un ordinateur installé à Santiago. Le projet s’appelait Cybersyn, et sa fin n’a rien à voir avec ce qu’on imagine d’abord.
À retenir
- Fernando Flores, 28 ans, a lancé la commande auprès du cybernéticien britannique Stafford Beer.
- En octobre 1972, 50 000 camionneurs en grève bloquent Santiago, et le réseau de télex aide à organiser le ravitaillement.
- Le 11 septembre 1973, le coup d’État met fin au projet, et la salle de contrôle est détruite.

Une commande d’État à un Britannique
Au début des années 1970, Salvador Allende vient d’être élu président du Chili. Il a nationalisé les industries clés du pays et promis aux travailleurs de participer à la planification. Reste un casse-tête : comment piloter des centaines d’entreprises d’un coup ?
Le haut fonctionnaire Fernando Flores, 28 ans, se tourne alors vers Stafford Beer. Ce Britannique compte parmi les grands théoriciens de la cybernétique, la discipline qui étudie comment la communication permet de contrôler des systèmes, sociaux comme techniques. Selon la page anglophone, il a quitté la plupart de ses autres contrats pour se consacrer à ce chantier.
L’époque pèse lourd. Les États-Unis sont hostiles au gouvernement chilien et cherchent à l’isoler. Beer, lui, veut éviter le modèle soviétique : il rêve d’un socialisme où les ouvriers décident vraiment, au sein de conseils, plutôt que de recevoir des ordres d’en haut.
Les moyens ont de quoi surprendre. Environ 500 téléscripteurs achetés par le gouvernement précédent dormaient, inutilisés, et chacun est placé dans une entreprise. Mais ce n’est que le début de l’histoire.
Des télex, un ordinateur et sept fauteuils pivotants
Chaque jour, les usines envoient leurs chiffres : matériel entrant, production sortante, nombre d’absents. Ces données arrivent à Santiago, sur un IBM 360/50 acheté 2 millions de dollars grâce à un crédit français. Le logiciel, baptisé Cyberstrider, utilise la filtration bayésienne et a été conçu par des ingénieurs chiliens avec 12 programmeurs britanniques.
Le système fonctionne par niveaux : firme, branche, secteur, puis ensemble du pays. Si un niveau ne règle pas un problème dans un certain délai, le niveau supérieur est prévenu. Les résultats sont ensuite discutés dans la salle de contrôle, où un plan national doit être élaboré.
Cette salle, installée en novembre 1972, a été dessinée par Gui Bonsiepe. Elle est hexagonale, large de dix mètres, et contient 7 chaises rotatives blanches en fibre de verre à coussins orange, avec des touches dans les accoudoirs. Elle n’a ni table ni papier, et ce sont quatre femmes infographistes qui déplacent les écrans à la main.
Les chaises ressemblaient à celles de Star Trek, mais selon la page anglophone, les concepteurs assuraient n’avoir subi aucune influence de la science-fiction. La machine a-t-elle seulement servi à quelque chose ?
Le jour où 50 000 camionneurs ont mis la machine à l’épreuve
En octobre 1972, 50 000 camionneurs en grève bloquent les rues de Santiago. Selon la page française, cette grève a été financée par les États-Unis, et des firmes comme ITT ou Nestlé l’ont soutenue. Le gouvernement utilise le réseau de télex pour coordonner l’acheminement de la nourriture avec les 200 camionneurs restés loyaux.
Dans la foulée, Fernando Flores devient ministre de l’Économie. Le 30 décembre 1972, Allende s’assoit dans le fauteuil de la salle et presse quelques boutons. Les écrans affichent de mauvais graphiques, mais le président encourage ses équipes à persévérer.
Les difficultés s’accumulent pourtant. Le système dépend du bon vouloir des entreprises, qui doivent prendre du temps pour recenser et transmettre leurs données. Stafford Beer envisage même de démissionner, et la mise au point finale, prévue pour février 1973, ne sera jamais vraiment achevée.
Selon la page anglophone, seule une vingtaine d’usines ont été modélisées, car chacune exigeait le travail d’un ingénieur. Alors, qu’est-ce qui a vraiment tué Cybersyn ?
Une salle détruite par un militaire
Ni une panne ni un manque d’argent. Le 11 septembre 1973, le coup d’État mené par le général Augusto Pinochet renverse Allende. Après le putsch, le centre de contrôle est détruit par un militaire. Stafford Beer se trouve alors à l’étranger, et Fernando Flores est emprisonné.
Le projet n’a donc pas échoué sur un écran ou dans un câble : il a été effacé avec le régime qui l’avait commandé. La page anglophone précise que les militaires ont abandonné Cybersyn et détruit la salle. Les ambitions les plus poussées, comme le projet Cyberfolk, un boîtier pour que les citoyens expriment leur satisfaction depuis leur salon, n’ont jamais vu le jour.

L’héritage, lui, n’a pas disparu. En 2003, le journal The Guardian a parlé d’une sorte d’internet socialiste, en avance de plusieurs décennies. En 2014, le journaliste Evgeny Morozov y a vu l’un des ancêtres de la surveillance par les données, citant le suivi en temps réel de l’offre et de la demande par Uber.
D’autres s’en servent comme modèle. Un livre de 2019, The People’s Republic of Walmart, imagine une économie planifiée avec la puissance de calcul actuelle d’Amazon ou de Walmart, tout en doutant qu’un système né dans des conditions quasi guerrières puisse fonctionner en temps de paix. Et en 2008, un roman chilien a même imaginé ce qui serait arrivé si le coup d’État avait échoué : une utopie transformée en dictature.
Faut-il voir dans Cybersyn une utopie interrompue ou un avertissement ? Pour mesurer à quel point une date peut tout faire basculer, regardez ce jour où l’histoire a changé de cap, puis plongez dans ce calcul qui prétendait fixer la fin de l’humanité.