Canicule : cette idée d’une deuxième « journée de solidarité » que personne n’ose relancer… et les 6 milliards qui ont disparu

La France suffoque à nouveau sous un dôme de chaleur. Et comme à chaque canicule, la même question revient : a-t-on vraiment les moyens de protéger les plus fragiles ? La journée de solidarité, née du traumatisme de 2003, rapporte des milliards chaque année. Mais son bilan cache des zones d’ombre que peu osent regarder en face — et l’idée d’en créer une deuxième divise plus que jamais.
15 000 morts en 2003, une loi… et un lundi de Pentecôte sacrifié
Tout est parti d’un drame national. En août 2003, la canicule tuait plus de 15 000 personnes en France, principalement des personnes âgées isolées. Le choc était tel que le Parlement votait dans la foulée la création d’une « journée de solidarité ».
Le principe était simple : supprimer le lundi de Pentecôte comme jour férié, puis transformer cette journée en un jour de travail supplémentaire non rémunéré. En contrepartie, les entreprises versent une cotisation équivalente à 0,3 % de leur masse salariale brute à l’État.
Les sommes récoltées alimentent la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), une branche de la Sécurité sociale dont le budget atteint aujourd’hui 42,5 milliards d’euros. Côté équipement climatique, les Ehpad et services hospitaliers disposent désormais tous d’au moins une salle climatisée.
Concrètement, en 2023, la journée de solidarité a rapporté 3,2 milliards d’euros, contre 2,3 milliards peu après sa création. Soignants en Ehpad, accompagnants à domicile pour les personnes handicapées : tout un pan de l’aide aux plus vulnérables repose sur ce mécanisme. Mais cette belle mécanique face aux canicules à répétition montre ses limites — et surtout, ses failles.
6 milliards d’euros « détournés » : le bilan qui fâche
Car tous les fonds récoltés n’ont pas fini là où ils devaient. L’association AD-PA, qui regroupe les directeurs d’établissements pour personnes âgées, a tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. D’abord en 2009, puis de nouveau en 2017.
Le constat est brutal : une partie des crédits issus de la journée de solidarité aurait été réattribuée à d’autres postes budgétaires. En 2018, l’AD-PA chiffrait ces « détournements de crédits » à 6 milliards d’euros. Six milliards qui auraient dû servir à mieux équiper les structures d’accueil et protéger les plus fragiles lors des pics de chaleur.
André Lardeux, alors rapporteur de cette loi au Sénat, ne mâche pas ses mots vingt-trois ans plus tard. « C’est l’illustration d’un problème général de la politique sociale française qui veut tout faire », observe l’ancien sénateur UMP du Maine-et-Loire. Et d’ajouter : « À l’époque, je disais déjà qu’une journée n’était pas suffisante, d’autant qu’on l’avait élargie aux personnes handicapées. »
En clair, le dispositif a été victime de son propre succès. Avec des températures qui grimpent chaque été un peu plus, la question de son renforcement devient inévitable. Reste à savoir si le politique osera la poser.

Créer une deuxième journée : pourquoi personne ne veut en entendre parler
À l’approche de la présidentielle 2027, le sujet est politiquement radioactif. Souvenez-vous : en juillet 2025, François Bayrou, alors Premier ministre, avait évoqué l’idée de supprimer deux jours fériés supplémentaires. La proposition, justifiée par le déficit budgétaire, avait fait un flop monumental.
André Lardeux, qui connaît le dossier mieux que quiconque, douche tout espoir. « L’idée de cette journée avait été largement approuvée au début, mais plus on s’éloignait de l’événement, moins les gens étaient partants. » Le traumatisme de 2003 s’efface. La solidarité aussi.
Le contexte politique n’aide pas. Une Assemblée sans majorité claire, un calendrier électoral serré, des priorités législatives qui s’empilent. « Le contexte politique actuel est très défavorable », résume l’ancien sénateur. « Avec peu ou pas de majorité et un calendrier électoral qui arrive, le débat sur le travail et le climat n’est pas près d’aboutir. »
Quant au fond du problème, Lardeux le résume avec une lucidité tranchante : « L’un des grands problèmes en France reste qu’on ne travaille pas assez sur une vie. » Une phrase qui résonne différemment quand le thermomètre dépasse les 40 °C et que des milliers de résidents d’Ehpad comptent sur un système dont une part des fonds s’est évaporée.
Trois milliards récoltés, six milliards disparus, zéro volonté politique de recommencer. Voilà le vrai bilan de la journée de solidarité, vingt-trois ans après le drame qui l’a fait naître. La prochaine canicule meurtrière suffira-t-elle à rouvrir le débat — ou faudra-t-il encore compter les morts pour que la solidarité redevienne une urgence ?