Charlie Dalin avait un « pamplemousse dans le ventre » pendant tout le Vendée Globe : retour sur son combat secret contre la maladie
Charlie Dalin, vainqueur du Vendée Globe 2024-2025, est mort dans la nuit du 10 au 11 juin 2026 à Quimper. Il avait 42 ans. Le navigateur se battait depuis plus de deux ans contre une tumeur rare, sans que le grand public ne le sache pendant la majeure partie de son combat.

Sa femme, Perrine Le Pape, a confirmé la nouvelle dans un communiqué transmis à l’AFP. « C’est avec une profonde tristesse que notre famille et moi-même annonçons le décès de mon mari Charlie Dalin, des suites d’une longue maladie. » Derrière ces mots sobres se cache l’un des parcours les plus sidérants du sport français.
Car ce que la plupart des gens ignoraient au moment de sa victoire, c’est que Dalin naviguait avec une bombe à retardement dans le ventre. Et qu’il prenait chaque jour un traitement anticancéreux, seul au milieu de l’océan.
Un diagnostic tombé cinq jours avant une course
Tout commence fin 2023, à quelques jours du départ de la Transat Jacques Vabre. Un scanner révèle la présence d’une tumeur. La biopsie confirme rapidement le pire : une tumeur stromale gastro-intestinale, ou GIST, de 15 centimètres.
Ce type de cancer, rare, se développe dans la paroi du tube digestif — le plus souvent dans l’estomac ou l’intestin grêle. Il touche habituellement des personnes de 60 ou 70 ans. Charlie Dalin, lui, n’en avait que 40. « Une deuxième déflagration », selon ses propres mots.
Malgré le choc, le navigateur havrais prend le départ de la Transat sous antidouleurs. Il finira par abandonner, non par faiblesse, mais par stratégie : préserver ses chances de participer au Vendée Globe, la course de sa vie.
L’immunothérapie commence rapidement pour soulager ses douleurs abdominales. Suivi par le professeur Axel Le Cesne à l’Institut Gustave-Roussy, l’un des grands spécialistes de ce type de tumeur, Dalin reprend espoir en janvier 2024. Le médecin lui explique que d’autres sportifs sous le même traitement ont pu continuer leur carrière.
Mais comment préparer un tour du monde en solitaire quand on se bat contre un cancer ? C’est exactement la question que personne ne se posait à l’époque.
80 jours en mer avec un pilulier et une alarme quotidienne
En juin 2024, Charlie Dalin s’impose nettement sur la New York-Vendée. L’exploit le rassure sur ses capacités physiques. « Le matin du départ, j’étais sans doute le skipper le plus détendu du plateau », confiera-t-il plus tard.

Pour le Vendée Globe, le navigateur se constitue trois à quatre mois de réserves de médicaments. Chaque jour, une alarme sonne pour lui rappeler sa prise. Un pilulier pour ne pas oublier, ni doubler la dose. La gestion de la fatigue, aggravée par le traitement, est selon lui « la clé ». Son bateau avait même été optimisé en ce sens.
« De temps en temps, j’avais quelques douleurs qui revenaient, mais j’arrivais à les chasser mentalement et à me reconcentrer sur la course », racontait-il à RMC. Personne dans le peloton ne savait. Personne dans le public non plus.
Ce qui frappe le plus dans son témoignage, c’est le changement de perspective que la maladie avait provoqué. Un mauvais choix tactique, une avarie — des choses qui « pouvaient le rendre fou par le passé » — ne lui semblaient plus si graves. Lors d’une vacation en course, il avait lâché : « Ce n’est qu’un jeu. »
Les observateurs avaient pris ça pour du bluff, une posture de champion confiant. C’était une conviction sincère, forgée dans un combat que la maladie impose à ceux qu’elle touche.
De l’apogée au lit d’hôpital en six semaines
Charlie Dalin franchit la ligne d’arrivée du Vendée Globe le 14 janvier 2025, en vainqueur. Les cris de joie, les embrassades, les caméras. Personne ne voit le cancer derrière le triomphe.
Six semaines plus tard, il est sur la table d’opération. La tumeur, « de la taille d’un pamplemousse », est retirée au cours d’une intervention de 4h15. L’hospitalisation dure trois semaines. Dalin ne peut pas s’alimenter le temps que son transit se rétablisse. Il perd toute sa masse musculaire.
« En un mois et demi, je suis passé de l’apogée de ma carrière sportive à un lit d’hôpital. » Cette phrase résume à elle seule la brutalité du contraste. Une plaque de bronze à son nom est installée sur le remblai des Sables-d’Olonne. Il devait l’inaugurer en mai 2025, mais son cancer l’en empêche.
Au printemps 2025, la maladie réapparaît sous une autre forme. Les médecins peinent à trouver un traitement efficace. Un nouveau protocole, « un peu plus lourd », finit par stabiliser la situation. Mais la navigation, c’est terminé pour l’année. Le Vendée Globe 2028 est exclu.
« Revenir sur une transat, j’ai envie d’y croire, mais un tour du monde, ce n’est plus possible pour le moment », confiait-il. Il gardait la Route du Rhum en ligne de mire. Mais la maladie a décidé autrement.
Un livre pour briser le silence

C’est en octobre 2025, à l’occasion de la sortie de son livre Charlie Dalin, La force du destin (Gallimard), que le navigateur révèle publiquement son combat. Il avait gardé le secret pendant près de deux ans. Par respect du secret médical, disait-il. Et parce qu’il n’était « pas prêt ».
Le livre était selon lui « le meilleur format » pour aborder un sujet aussi intime. Architecte naval de formation, Dalin était un homme de précision, pas d’esbroufe. Discret, méthodique, il avait déjà traversé des épreuves sportives majeures avant ce combat personnel — notamment un Vendée Globe 2021 où il avait franchi la ligne en tête avant que la victoire ne soit attribuée à Yannick Bestaven pour compensation de temps.
En témoignant, Dalin espérait aider d’autres malades. « Si mon exemple peut les aider à mieux encaisser la nouvelle, et d’autres à s’accrocher, même si cela ne concerne qu’une dizaine de personnes, j’aurais déjà gagné. » Venant d’un homme qui venait de boucler un tour du monde sous chimiothérapie, le mot « gagner » prend une dimension particulière.
« Quel combat remarquable » : l’onde de choc dans la voile
L’annonce de sa mort, ce jeudi, a provoqué une déferlante d’hommages. Alain Lebœuf, président du Vendée Globe, a salué un homme qui « laisse une empreinte indélébile dans l’histoire » de la course. « Derrière le champion, je n’oublie pas l’homme, et le respect qu’il inspirait à tous ceux qui l’ont côtoyé. »
Yoann Richomme, ami de Dalin depuis leurs années universitaires à Southampton et rival sur l’eau, a été parmi les plus touchés. « Quel combat remarquable tu as mené contre cette maladie injuste, je suis admiratif de ta persévérance et de ton optimisme jusque dans les derniers jours. »
Sébastien Simon, troisième du dernier Vendée Globe, a raconté un souvenir qui en dit long sur l’homme. « Lors de mon arrivée le 17 janvier 2025, je me souviens lui avoir demandé de revenir en 2028 pour la revanche. Quelques semaines plus tard, il m’annonçait sa maladie par un coup de téléphone à 22h, la veille du partage de l’information aux médias. » Un geste de respect, typique de Dalin.
Le président Emmanuel Macron a également pris la parole : « Charlie Dalin avait conquis le Vendée Globe, portant en silence un autre combat. La France salue un marin immense, un courage rare, une lumière au large. » Comme d’autres sportifs partis trop tôt, Dalin laisse un vide immense.
Sa famille a demandé le respect de son intimité. Des hommages lui seront rendus dans les jours à venir. Charlie Dalin laisse derrière lui sa femme Perrine et leur fils Oscar. Il avait 42 ans, un palmarès hors norme, et le courage de ceux qui naviguent face à la maladie comme ils naviguent face aux tempêtes : en silence, et debout.