Il échappe à la tonte pendant six ans en se cachant dans une grotte de Nouvelle-Zélande : son éleveur le retrouve avec 27 kg de laine sur le dos
Sur Bendigo Station, une exploitation d’élevage de Central Otago, dans l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande, le rassemblement du troupeau a lieu chaque année. Les mérinos descendent des collines, passent par les enclos, et perdent leur toison sous la tondeuse. En 1998, l’un d’eux ne descend pas. Personne ne s’en aperçoit. Un mouton de plus ou de moins dans un troupeau de milliers de têtes, ça ne se compte pas. Il va manquer à l’appel six années de suite, et quand on le retrouvera, il ne ressemblera plus à un mouton.

Un mouton qui ne veut pas se faire tondre
Le mérinos est une race à laine fine, tondue tous les ans. Une toison normale pèse autour de 4,4 kilos. Laisser pousser, c’est condamner l’animal : la laine finit par lui couvrir les yeux, l’alourdir, le gêner pour marcher et pour se nourrir. En montagne, un mouton « ermite » qui s’écarte du troupeau ne survit en général pas longtemps.
Celui-là survit. Pendant six hivers, dans les reliefs de Bendigo Station, près de Tarras, il échappe aux rassemblements. L’explication retenue par son propriétaire, John Perriam : il se cachait dans des grottes, à l’abri du vent et des regards. Chaque printemps, la toison gagne quelques kilos. Chaque année, l’animal devient un peu moins visible et un peu plus lourd.
La découverte du 15 avril 2004
Le 15 avril 2004, un employé de la station tombe sur une masse de laine qui bouge sur une pente. John Perriam dira qu’on ne l’a pas reconnu tout de suite comme un mouton. L’animal est « aveugle de laine » : la toison lui recouvre entièrement la tête. Il se cogne dans les murs de l’enclos. Perriam le décrit comme la créature « la plus inutile et la plus sans valeur » qu’il ait vue. On le baptise Shrek, du nom de l’ogre du film sorti trois ans plus tôt.
Une photo prise par Stephen Jacquiery, photographe de l’Otago Daily Times, fait le tour du pays. Le mouton d’une ferme de Central Otago devient un sujet national. La tonte est organisée comme un événement : le 28 avril 2004, treize jours après sa capture, Shrek est tondu en direct à la télévision néo-zélandaise par un tondeur professionnel. L’opération dure vingt minutes.
27 kilos, l’équivalent de 20 costumes
La toison pèse 27 kilos. Six fois le poids d’une tonte normale. Les journaux calculent qu’il y a de quoi tailler 20 costumes pour hommes de grande taille. L’animal, lui, est décrit comme pesant moins que la laine qu’il portait. Il retrouve la vue, et un gabarit de mouton.
Ce qui suit n’était pas prévu. Shrek devient une célébrité. En mai 2004, pour ses dix ans, il est emmené au Parlement de Wellington rencontrer la Première ministre Helen Clark. En novembre 2006, il est tondu une deuxième fois sur un iceberg dérivant au large de Dunedin. Une autre tonte a lieu sur la plateforme d’observation de la Sky Tower d’Auckland. Sa laine est vendue au profit de Cure Kids, une association pour la recherche médicale pédiatrique. Perriam écrit un livre, « Shrek : the Story of a Kiwi Icon ». La presse néo-zélandaise chiffre à 100 millions de dollars la publicité mondiale apportée à la filière laine par ce seul mouton.
L’après : un mouton au musée national
Shrek passe ses dernières années dans un enclos aménagé pour lui sur Bendigo Station, décrit par la télévision comme plus grand que bien des maisons. Il est euthanasié le 6 juin 2011, à 16 ans, sur avis vétérinaire. John Perriam annonce que ses cendres seront dispersées au sommet du mont Cook, le point culminant du pays.
L’histoire ne s’arrête pas là. En 2014, Shrek naturalisé entre dans les collections du musée national Te Papa, à Wellington, avec sa toison, un pull en édition limitée et une couverture. En 2022, un autre mérinos échappé pendant des années, retrouvé avec 18,6 kilos de laine, est baptisé « Shrekapo » en son honneur. Et au Parlement, on a retrouvé dans une réserve une boîte en bois contenant une mèche de sa laine, offerte à Helen Clark en 2004. Si les bêtes qui déjouent l’attention humaine vous plaisent, le mâle de l’abeille cache une bizarrerie génétique plus étonnante encore. Et si c’est l’entêtement qui vous parle, cette propriétaire chinoise a refusé pendant dix ans de vendre ses 40 m², au point qu’un pont à quatre voies a été construit autour de sa maison.