Dans les comptes de Céline, auto-entrepreneuse à Nantes à 2 100 € nets par mois
Céline, 34 ans, graphiste freelance à Nantes, dégage en moyenne 2 100 € nets par mois depuis son passage en auto-entreprise il y a trois ans. Sur le papier, ça ressemble à un salaire de cadre débutant. Dans les faits, c’est une course permanente entre les mois fastes, les mois creux, et les charges qu’on n’anticipait pas au départ. Voici comment elle ventile chaque euro.

Des revenus qui ne ressemblent à aucun autre
Céline ne touche pas de salaire fixe. En tant qu’auto-entrepreneuse, elle encaisse directement ses honoraires clients, puis verse ses cotisations sociales dessus. Son chiffre d’affaires mensuel brut tourne autour de 2 800 € en moyenne sur les douze derniers mois. Après abattement forfaitaire (34 % pour les prestations de services commerciaux) et cotisations sociales (22 % du CA), il lui reste en net environ 2 100 €.
Certains mois, elle a encaissé 4 200 €. D’autres, pénibles, à peine 1 400 €. « Le piège de l’auto-entreprise, c’est que quand un client paie en retard, c’est toi qui avances tout », glisse-t-elle. Pour lisser ces variations, elle vire chaque mois un montant fixe de 2 100 € depuis son compte pro vers son compte perso, et laisse le reste en réserve.
Elle ne bénéficie d’aucune allocation chômage, d’aucun 13e mois, d’aucune prime d’ancienneté. Sa seule protection en cas de pépin, c’est ce matelas d’épargne qu’elle s’impose de constituer — mais on y reviendra. Ce que peu de gens réalisent, c’est que son revenu net réel est aussi impacté par la cotisation foncière des entreprises (CFE), facturée une fois par an : environ 400 € en 2024, qu’elle lisse mentalement à 33 € par mois.
Ce que le loyer et les charges avalent chaque mois
Céline loue seule un T2 de 42 m² dans le quartier Doulon-Bottière, à l’est de Nantes. Loyer charges comprises : 780 €. C’est loin d’être donné pour une superficie pareille, mais c’est bien en dessous des loyers parisiens pour un profil équivalent. Elle ne touche pas d’APL — ses revenus dépassent le plafond.

Viennent ensuite les charges fixes incontournables. Mutuelle santé : 62 € par mois (une offre entrée de gamme, car la protection sociale des indépendants reste limitée). Assurance habitation : 18 €. Assurance responsabilité civile professionnelle, obligatoire pour exercer : 28 €. Téléphone mobile : 22 € (forfait sans engagement). Internet : 30 €. Abonnements streaming (Netflix + Spotify) : 19 €. Soit un total de postes fixes hors loyer de 179 €.
Son abonnement de transport : Céline ne possède pas de voiture. Elle se déplace à vélo et utilise les Navibus et le tramway pour ses rares rendez-vous clients. Abonnement mensuel TAN : 56 €. Pas d’assurance auto, pas de crédit véhicule — un choix qui lui économise facilement 250 € par mois comparé à une collègue motorisée.
Au total, ses dépenses fixes mensuelles atteignent 1 015 €, soit près de la moitié de ses revenus nets. Ce ratio n’est pas catastrophique, mais il laisse peu de marge de manœuvre quand un client tarde à régler. Et certains tarderont forcément.
Ce qu’elle dépense vraiment au quotidien
Le poste courses alimentaires est l’un des postes où Céline dit faire le plus attention. Environ 260 € par mois, pour une personne seule qui cuisine souvent le soir. Elle fréquente régulièrement le marché de la Beaujoire le week-end, complète chez Grand Frais ou Lidl pour les basiques. « Je ne fais jamais de gros drives chez un hypermarché, ça me coûterait 30 % de plus pour la même qualité », dit-elle.
Les sorties et restaurants représentent 90 € mensuels en moyenne — deux ou trois dîners dehors avec des amis, un verre en terrasse de temps à autre. Pas de grand écart. Le shopping vêtements et accessoires : 50 € par mois en moyenne, souvent moins, parfois plus lors des soldes. Elle achète beaucoup en seconde main sur Vinted.
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L’essence et les transports occasionnels (location de voiture pour partir en week-end, co-voiturage) : 35 € lissés sur l’année. Les loisirs — cinéma, expositions, abonnement sport dans une salle de quartier — : 55 €. Les vacances : elle part une fois par an, généralement en France ou dans un pays voisin comme un pays abordable en été. Budget vacances lissé : 80 € par mois (soit environ 960 € par an pour un voyage d’une semaine). Les imprévus — pharmacie, cadeaux, réparations diverses — : 60 €.
Total dépenses variables : environ 630 €. En ajoutant ses fixes (1 015 €), elle dépense en moyenne 1 645 € par mois. Ce qui lui laisse théoriquement 455 € de reste à vivre — mais théoriquement seulement.
L’épargne, le vrai nerf de la guerre pour un freelance
Céline a vite appris la leçon à ses dépens. La première année en indépendante, elle a failli se retrouver à sec en décembre après un mois d’octobre désastreux et une facture de CFE qu’elle n’avait pas anticipée. Depuis, elle applique une règle stricte : dès que l’argent tombe sur son compte pro, elle vire immédiatement 15 % du CA brut sur un livret dédié aux impôts et cotisations de régularisation. Une sorte de provision volontaire.
Sur son compte perso, elle s’impose de mettre 200 € chaque mois sur son Livret A — le seul produit d’épargne qu’elle utilise pour l’instant. « Je sais que je devrais diversifier, ouvrir un PEA ou quelque chose comme ça, mais entre gérer ma compta, trouver des clients et faire le boulot, je n’ai pas encore eu le courage de m’y mettre. » Son Livret A affiche aujourd’hui 6 800 € — environ trois mois de dépenses courantes, ce qui constitue un filet de sécurité minimum mais réel pour une indépendante.

Elle n’a aucun crédit immobilier en cours. Acheter à Nantes lui paraît encore hors de portée en solo : les prix au m² dans les quartiers corrects dépassent 3 500 €, ce qui implique un apport d’au moins 25 000 à 30 000 € pour un T2 à 180 000 €. « Un jour, peut-être en couple ou si le CA décolle vraiment. Pour l’instant, je loue et j’épargne ce que je peux. »
Son bilan réel en fin de mois : après épargne forcée (200 € Livret A) et la provision impôts sur son compte pro (environ 420 € de son CA brut moyen de 2 800 €), il lui reste en pratique entre 200 et 300 € de marge réelle. Confortable quand les clients payent, tendu quand ils traînent les pieds.
Ce que son budget dit du statut d’indépendant
Le profil de Céline illustre une réalité que peu de candidats au freelance mesurent avant de se lancer : à revenu net équivalent, l’auto-entrepreneur est structurellement moins protégé et moins libre qu’un salarié. Pas de chômage, pas de maladie payée à 100 %, des cotisations retraite très faibles (ce qui inquiète Céline, qui n’a aucune visibilité sur sa future pension). En échange : la liberté d’organisation, le choix des clients, et la possibilité de faire exploser ses revenus si le carnet de commandes suit.
Pour contextualiser : le salaire médian en France tourne autour de 2 000 € nets par mois pour un salarié à temps plein. Céline se situe légèrement au-dessus — mais avec une instabilité et des risques que ce chiffre médian ne reflète pas. Ceux qui veulent comprendre ce que vivent d’autres profils comparables peuvent lire le budget d’Ambre, aide-soignante à Rouen à 1 720 €, ou à l’opposé, celui de Vincent, radiologue à Rennes à 5 400 €.
« Je ne regrette pas du tout d’être passée en indépendante, dit Céline. Mais je mentirais si je disais que c’est simple. Le vrai luxe du salariat, c’est de ne pas se demander en début de mois si les clients vont payer à temps. »