Dans les comptes de Jérémie, électricien auto-entrepreneur à Ajaccio à 2 530 € nets par mois
Jérémie a 34 ans, il est électricien en auto-entreprise à Ajaccio et gagne 2 530 € nets par mois en moyenne. Célibataire, locataire d’un T2 dans le quartier des Salines, il jongle entre des chantiers qui rapportent bien et des mois creux où le téléphone sonne moins. Voici la ventilation complète de son budget, euro par euro.
Ce qui tombe chaque mois sur son compte
Le chiffre d’affaires de Jérémie tourne autour de 4 200 € bruts mensuels, lissé sur l’année. Après ses cotisations sociales URSSAF à 21,2 % (soit environ 890 €), ses charges de fonctionnement (assurance décennale, outillage, déplacements professionnels) et sa provision pour impôt sur le revenu, il lui reste 2 530 € nets à vivre.

« En haute saison, entre avril et octobre, je peux facturer 5 500 € certains mois. Mais l’hiver, c’est parfois 2 800 € bruts », confie-t-il. Pour lisser, il se verse un « salaire » fixe et laisse le surplus sur son compte professionnel.
Aucune prime, aucune aide type APL — ses revenus dépassent le plafond. Son seul complément : un petit dépannage récurrent chez un artisan du bâtiment voisin qui lui rapporte environ 150 € par mois en moyenne, déjà intégrés dans son CA. Le total reste donc figé à 2 530 € nets. Et en Corse, où le coût de la vie dépasse de 8 à 12 % celui du continent selon l’INSEE, chaque poste de dépense pèse un peu plus lourd qu’ailleurs.
Le mur des dépenses fixes
Le loyer de son T2 de 45 m² lui coûte 720 € charges comprises. C’est le premier poste, et de loin. À Ajaccio, les loyers flambent depuis cinq ans sous l’effet des locations saisonnières qui aspirent le parc locatif. « Quand j’ai emménagé en 2021, c’était 620 €. En quatre ans, mon proprio a augmenté de 100 € », lâche-t-il.

L’assurance habitation lui revient à 28 € par mois. Sa mutuelle santé, souscrite à titre individuel puisqu’il n’a pas d’employeur pour la cofinancer, pèse 62 €. Un poste souvent sous-estimé par ceux qui comparent leur situation à celle d’un salarié en maintenance dont la moitié est prise en charge.
Côté transport, Jérémie roule en Renault Kangoo utilitaire, indispensable pour ses chantiers. Le crédit auto tourne à 215 € par mois, reste encore 18 mensualités. L’assurance du véhicule coûte 74 €. Et l’essence, incompressible sur une île où les prix à la pompe dépassent régulièrement 1,95 € le litre, lui prend 185 € par mois.
Son forfait téléphone avec data généreuse — il utilise son smartphone pour les devis, la compta et les échanges clients — coûte 25 €. La box internet revient à 31 €. Il a un seul abonnement streaming, Netflix à 13,49 €. « J’avais Disney+ aussi, mais j’ai coupé. Faut choisir. »
L’impôt sur le revenu, payé par prélèvement à la source sur son compte pro puis déduit de ce qu’il se verse, représente environ 95 € par mois. S’ajoute la cotisation foncière des entreprises (CFE) lissée sur l’année : 38 € mensuels. Au total, les dépenses fixes de Jérémie atteignent 1 486,49 € par mois. Soit près de 59 % de ses revenus nets, avalés avant même d’avoir ouvert le frigo.
Ce qui part sans prévenir
Les courses alimentaires représentent son deuxième gros poste. En Corse, le panier moyen est sensiblement plus élevé qu’à Marseille ou sur le continent, à cause du surcoût de transport maritime. Jérémie y consacre 380 € par mois. Il cuisine beaucoup, évite le gaspillage, mais le prix du fromage, de la viande et des fruits locaux reste élevé.
Les restaurants et sorties — apéros entre amis, pizzeria le vendredi soir — lui coûtent environ 120 € par mois. « Sur l’île, la vie sociale tourne beaucoup autour des repas. Difficile de s’en passer sans se couper du monde. »
Le poste vestimentaire est maigre : 40 € mensuels en moyenne, lissé. Il achète surtout des vêtements de travail — pantalons renforcés, chaussures de sécurité — et complète avec du basique. Le shopping plaisir est rare.
Côté loisirs, Jérémie pratique la plongée sous-marine d’avril à octobre. Sa licence et ses sorties en club lui reviennent à 45 € par mois lissés sur l’année. Il met aussi de côté 60 € par mois pour ses vacances, un budget modeste qu’il concentre sur un voyage annuel en janvier, quand les chantiers tournent au ralenti. L’an dernier, il a passé dix jours au Portugal pour 680 €, vol compris.
Un dernier poste souvent oublié : les frais bancaires. Son compte pro lui coûte 12 € par mois, son compte perso 4 €. Ajoutons une enveloppe « imprévus du quotidien » — remplacement d’un outil, cadeau d’anniversaire, visite chez le médecin hors remboursement — estimée à 50 €. Les dépenses variables totalisent ainsi 711 € par mois. Ce qui laisse une marge plus serrée qu’on ne l’imagine pour un artisan qui facture correctement.
Ce qu’il reste quand tout est payé
Une fois les 1 486 € de charges fixes et les 711 € de dépenses variables soustraits, Jérémie dispose de 332 € en fin de mois. Ce n’est ni confortable ni dramatique : c’est le budget d’un indépendant qui n’a pas droit à l’erreur.
Sur ces 332 €, il place 200 € sur un Livret A qui affiche aujourd’hui 6 800 €. Son objectif : atteindre 10 000 € de matelas de sécurité. « En auto-entreprise, un client qui ne paie pas ou une blessure au poignet, et c’est deux mois sans revenu. Le Livret A, c’est mon assurance chômage. »
Il n’a aucun autre produit d’épargne, pas d’assurance-vie ni de PEA. La retraite ? Il y pense, mais repousse. Ses cotisations retraite obligatoires en micro-entreprise sont faibles, et il sait que sa pension sera modeste. « Je me dis que d’ici là, je passerai peut-être en société. Ou que j’achèterai un bien à retaper pour le louer. Mais pour l’instant, c’est du rêve. »
Le crédit du Kangoo, seule dette en cours, sera soldé dans un an et demi. Ces 215 € libérés, il compte en basculer la moitié en épargne et l’autre sur un meilleur quotidien. Devenir propriétaire à Ajaccio reste un horizon lointain : le prix médian au mètre carré dépasse 3 600 €, bien au-dessus de ce que son dossier bancaire peut supporter.
Les 132 € restants après l’épargne partent dans ce que Jérémie appelle « la caisse noire du mois » : un surplus non affecté qui absorbe les petits dépassements ou gonfle ponctuellement le Livret A quand tout se passe bien.
« Je ne me plains pas. Je bosse dehors, je choisis mes chantiers, personne ne me dit quoi faire. Mais quand les gens me disent « un artisan, ça gagne bien », j’ai envie de leur montrer mes comptes. » Pour mémoire, le salaire net médian en France s’établit autour de 2 100 € mensuels selon les dernières données de l’INSEE. Jérémie se situe au-dessus — mais sans congés payés, sans chômage, sans mutuelle employeur et avec une retraite qui s’annonce maigre. Le prix de la liberté a un montant précis : 2 530 € nets, pas un centime de filet de sécurité en plus.