« Le livret A, c’est la première cible » : voici les comptes sur lesquels l’État peut se servir pour financer le fonds pour la défense
Le Livret A n’est pas “fini”, et l’État ne peut pas se servir librement dans l’épargne des Français. En revanche, le gouvernement pousse depuis 2025 une logique d’orientation volontaire de l’épargne vers la défense. Avec un fonds Bpifrance dédié, des supports accessibles via l’assurance-vie ou le PER. Et un usage plus indirect des livrets réglementés pour certaines infrastructures.
Depuis plusieurs mois, le sujet revient avec insistance dans le débat public. La raison est simple. La France cherche à renforcer sa base industrielle et technologique de défense dans un contexte international plus instable. À Bercy, Éric Lombard expliquait dès le 20 mars 2025 que les entreprises du secteur avaient besoin de nouveaux capitaux. Pour accélérer leur production. Avec environ 4 000 entreprises concernées et près de 200 000 emplois en jeu.
Le point essentiel, pourtant, a souvent été brouillé par les rumeurs. Non, l’exécutif n’a pas annoncé une ponction autoritaire sur les bas de laine des ménages. TF1 Info l’avait déjà rappelé au printemps 2025. Il s’agit d’une mobilisation sur la base du volontariat, pas d’une saisie d’épargne. C’est toute la nuance du dossier.
Le vrai changement : un fonds Bpifrance Défense ouvert aux particuliers
Le cœur du dispositif, aujourd’hui, s’appelle Bpifrance Défense. Le fonds a été officiellement lancé par Bpifrance le 14 octobre 2025, après les annonces faites à Bercy au printemps. Sa taille cible est de 450 millions d’euros, et il est accessible à partir de 500 euros. Son objectif est de financer surtout des start-up. Des PME et des ETI liées à la défense et à la souveraineté technologique.
Ce n’est donc pas un nouveau Livret A, ni un produit d’épargne réglementée. Bpifrance précise qu’il s’agit d’un fonds exposé à des entreprises non cotées, avec une durée de vie longue, une période de blocage de cinq ans et un risque de perte en capital. Le communiqué de lancement évoque bien un objectif de rendement annuel net de 5 %, mais il insiste aussi sur le fait que cet objectif n’a rien d’une garantie.
Cette différence est capitale pour les épargnants. Le Livret A reste un produit liquide, garanti par l’État et défiscalisé. Le fonds défense, lui, relève du capital-investissement. On ne parle pas du même niveau de risque, ni du même horizon de placement. Éric Lombard l’avait dit lui-même sur TF1 : ce placement n’a “aucune relation” avec le fonctionnement du Livret A, et l’argent y est immobilisé pendant au moins cinq ans.
L’Autorité des marchés financiers a d’ailleurs accompagné ce mouvement en annonçant, le 20 mars 2025, une procédure accélérée d’agrément pour les fonds d’investissement “défense”. Le signal est clair : l’État veut faciliter la montée en puissance d’outils financiers capables d’alimenter la militaire BITD, sans pour autant transformer l’épargne réglementée en tirelire.
Assurance-vie et PER : les enveloppes les plus susceptibles d’être mobilisées
S’il faut regarder les comptes réellement susceptibles d’orienter de l’argent vers la défense, ce sont surtout l’assurance-vie et le plan d’épargne retraite qui ressortent. Bpifrance indique noir sur blanc que son fonds peut être souscrit non seulement via un compte-titres, mais aussi via le PEA, le PEA-PME, l’assurance-vie et le PER. Cela change beaucoup de choses, car ces enveloppes sont déjà massivement détenues en France.
L’assurance-vie reste de très loin la plus grosse masse. France Assureurs indiquait fin janvier 2026 que l’encours atteignait 2 107 milliards d’euros à fin décembre 2025. Dans le même temps, la Banque de France relevait que les flux de placements des ménages restaient largement concentrés sur l’assurance-vie et les droits à pension. Autrement dit, si le gouvernement veut orienter l’épargne vers des produits défense, c’est logiquement là que se trouve le principal réservoir.
Le PER entre lui aussi dans l’équation. France Assureurs soulignait une forte progression des versements sur les PER assurantiels en 2025, tandis que Bpifrance a prévu explicitement la distribution de son fonds via des produits d’épargne retraite. Là encore, on reste sur une logique d’arbitrage volontaire par les souscripteurs, pas sur un détournement imposé de leur argent.
En clair, les comptes les plus “mobilisables” sont ceux qui permettent déjà d’héberger des unités de compte ou des supports de long terme. C’est pour cela que l’assurance-vie et le PER sont au centre des discussions. Ils offrent une souplesse de distribution que le Livret A n’a pas, et ils correspondent mieux à des investissements longs dans des entreprises non cotées.
Le Livret A peut-il financer la défense ? Oui, mais seulement à la marge
C’est le point qui alimente le plus de confusion. Lors de son interview sur TF1, Éric Lombard a été très précis : les fonds du Livret A continuent d’abord à financer leurs missions traditionnelles, notamment le logement social. Il a ajouté qu’ils pouvaient aussi financer certaines infrastructures, y compris, à titre d’exemple, des casernes ou d’autres équipements, si la Caisse des Dépôts s’y engageait. Mais il ne parlait pas de financer directement des fabricants d’armes avec les dépôts du Livret A.
La Caisse des Dépôts rappelle de son côté que le Fonds d’épargne transforme une partie de l’épargne réglementée en prêts de long terme destinés en priorité au logement social, à la politique de la ville et à des projets d’intérêt général des collectivités locales. Son site mentionne aussi des infrastructures publiques, des réseaux ou des bâtiments collectifs. On comprend donc la logique avancée par Bercy : le Livret A et le LDDS peuvent, indirectement, soutenir des infrastructures liées à l’action publique, mais ce n’est pas le même canal que le financement direct de l’industrie de défense.
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Autre élément à garder en tête : le Livret A n’a pas disparu du paysage, malgré la baisse de son rendement. Les statistiques de la Banque de France montrent qu’il représentait encore environ 409 milliards d’euros d’encours en décembre 2025, avec un taux de 1,70 % sur les contrats nouveaux à cette période. Cela reste un produit d’épargne de précaution, pas un support de capital-investissement.
Pourquoi le sujet attire autant les investisseurs
Cette montée en puissance de l’épargne défense n’arrive pas dans le vide. Les industriels du secteur bénéficient d’un regain d’attention boursière, porté par la hausse des budgets militaires et par un climat géopolitique plus tendu. Reuters a relevé début mars 2026 que Dassault Aviation avait déjà gagné 22 % depuis le début de l’année, après une envolée de 71 % en 2025. Safran, de son côté, a bondi de plus de 7 % le jour de la publication de ses objectifs 2026, tandis que Thales a confirmé la solidité de sa branche défense dans ses résultats annuels.
Ce mouvement nourrit évidemment l’intérêt des particuliers. Mais il peut aussi créer une illusion de sécurité. Nicolas Dufourcq a rappelé à plusieurs reprises que ce type de placement n’a rien d’un livret protégé : en fonds propres, on peut perdre une partie, voire la totalité, de son investissement. Bpifrance le dit également noir sur blanc dans sa documentation commerciale.
C’est là que le débat devient plus concret. L’État ne cherche pas à remplacer le Livret A. Il tente plutôt de convaincre une partie des épargnants d’accepter davantage de risque, dans des supports longs, pour financer un secteur considéré comme stratégique. La question n’est donc pas de savoir si le Livret A est “fini”, mais de comprendre quels produits servent à l’épargne de précaution et lesquels servent à investir dans l’économie réelle.
L’état ne peut pas piocher dans le livret A comme il ele souhaite
En pratique, la hiérarchie est assez nette. Le financement direct des entreprises de défense passe d’abord par des fonds dédiés, distribués en direct ou via l’assurance-vie et le PER. Le Livret A et le LDDS, eux, peuvent au mieux contribuer de manière indirecte à des infrastructures d’intérêt général, sans changer de nature. Cette distinction évite de tomber dans les caricatures et permet de lire les annonces publiques pour ce qu’elles sont réellement.
En conclusion, le Livret A n’est pas terminé et l’État ne peut pas s’en emparer à sa guise. Le vrai virage se situe ailleurs : dans la création d’une épargne d’investissement orientée vers la défense, plus risquée, moins liquide, mais assumée comme telle par les pouvoirs publics et par Bpifrance. Pour les Français, le sujet n’est donc pas “l’État va-t-il prendre mon Livret A ?”, mais plutôt “suis-je prêt, ou non, à consacrer une partie de mon épargne longue à un secteur stratégique ?”
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