« C’est officiel » : Sébastien Lecornu met en place une taxation des livrets et de l’assurance-vie, coup dur pour les épargnants. Vraiment ?
La formule “C’est officiel” s’est imposée dans plusieurs articles et posts, au point de faire croire à une nouvelle taxation directe du Livret A et de l’assurance-vie.
En vérifiant les textes, les annonces et les règles fiscales en vigueur, l’image est bien plus nuancée. Oui, il y a du nouveau sur la fiscalité de certains revenus du capital en 2026. Non, les livrets réglementés ne deviennent pas imposables. Et l’assurance-vie, elle, n’a pas été “taxée” dans le sens où l’entend cette rumeur.
Une rumeur qui joue sur un vrai malaise fiscal
Le succès de ce récit tient à un réflexe compréhensible : dès que l’État cherche des recettes, l’épargne des ménages apparaît comme une cible facile. D’autant que le contexte budgétaire est tendu, et que l’exécutif assume vouloir “tenir” une trajectoire de déficit plus crédible.
Mais la rumeur procède par raccourci. Elle met dans le même sac des produits très différents : livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP), livrets bancaires ordinaires, PEL/CEL, comptes-titres, dividendes, intérêts… Or, en France, la fiscalité varie fortement selon le support. Ce détail change tout.
Ce qui est officiel : une hausse ciblée des prélèvements sur certains revenus du capital
La mesure la plus “concrète” qui alimente la confusion concerne la montée des prélèvements sociaux sur une partie des revenus du capital, dans le cadre du financement de la politique de l’autonomie (avec la mise en place/renforcement d’une contribution dédiée). Résultat : pour les revenus concernés, la part “prélèvements sociaux” grimpe, et le taux global du PFU (la “flat tax”) peut passer de 30 % à 31,4 % (12,8 % d’impôt + 18,6 % de prélèvements sociaux).
C’est un vrai changement pour des épargnants, mais il ne vise pas “tous les livrets” et encore moins “le Livret A”. Ce mécanisme touche surtout des revenus comme certains intérêts et dividendes, selon les catégories définies par la réforme et ses exceptions. Autrement dit, on parle d’une hausse sur des revenus de placements imposables, pas d’un basculement général de l’épargne des Français dans l’impôt.
Pourquoi le Livret A et les livrets réglementés ne sont pas “taxés”
Sur le point le plus viral — “les livrets sont taxés” — la vérification est nette : le Livret A reste exonéré d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux. C’est rappelé noir sur blanc par Service-public.fr, et confirmé par la doctrine fiscale (BOFiP) qui renvoie au Code général des impôts.
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Même logique pour le LDDS : ses intérêts demeurent exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux.
Ce qui a changé, en revanche, c’est la rémunération. À partir du 1er février 2026, le taux du Livret A est abaissé à 1,5 %, selon la communication officielle du ministère de l’Économie. Beaucoup d’épargnants ont ressenti cette baisse comme un “coup dur”, mais ce n’est pas une taxe : c’est une diminution de rendement, liée à la formule de calcul et au contexte d’inflation et de taux.
Cette nuance est centrale. Une fiscalité alourdie, c’est l’État qui prélève une part plus grande de vos intérêts. Une baisse de taux, c’est le produit qui rapporte moins avant même toute fiscalité. Le résultat final peut sembler similaire sur votre relevé, mais la cause n’a rien à voir.
Assurance-vie : pas de “taxe Lecornu” généralisée, mais une vigilance permanente
Deuxième pilier de la rumeur : “l’assurance-vie est taxée”. Là encore, il faut distinguer trois niveaux.
D’abord, l’assurance-vie reste massivement détenue : début 2024, 41,7 % des ménages en possèdent au moins une, selon l’Insee.
Ensuite, son poids est colossal : l’encours atteint 2 106 milliards d’euros à fin novembre 2025, selon France Assureurs.
Enfin, sur la fiscalité : l’assurance-vie a déjà un cadre complexe (impôt selon durée, abattements après 8 ans, prélèvements sociaux, règles sur les versements). Dire “on taxe l’assurance-vie” peut vouloir dire mille choses. Or, dans l’évolution 2026 évoquée plus haut (hausse ciblée des prélèvements sociaux sur certains revenus du capital), plusieurs analyses expliquent que l’assurance-vie n’est pas le cœur de la mesure, et que des exceptions existent selon les produits.
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Cela ne signifie pas que l’assurance-vie est “sanctuarisée” pour toujours. Le sujet revient régulièrement dans le débat public, parce que l’encours est énorme et que l’État a besoin de financement. D’ailleurs, les documents d’information officiels insistent sur un message politique : “les impôts des ménages n’évolueront pas en 2026”, ce qui vise à calmer l’idée d’une ponction généralisée. Mais cette communication cohabite avec des ajustements techniques qui peuvent, eux, toucher certains revenus du capital.
Le vrai point aveugle : “livrets”, de quels livrets parle-t-on ?
L’un des ressorts de la confusion est lexical. Quand un article écrit “taxe sur les livrets”, beaucoup de lecteurs pensent immédiatement Livret A et LDDS. Pourtant, l’Insee rappelle qu’une petite partie des ménages détient des livrets imposables (livrets bancaires ordinaires). Ceux-là, oui, entrent dans le champ du PFU, par défaut, comme d’autres revenus mobiliers.
C’est précisément ce mélange qui permet d’affirmer une demi-vérité : “des intérêts de livrets peuvent être plus taxés”. Sauf que cela ne décrit pas l’épargne la plus répandue et la plus symbolique. Pour la majorité des ménages, les livrets détenus sont défiscalisés. Début 2024, 86,9 % des ménages possèdent au moins un livret d’épargne, et 78,1 % détiennent un Livret A.
Pourquoi ce débat revient maintenant : déficit, arbitrages et consentement à l’impôt
Si cette rumeur prend, c’est aussi parce qu’elle colle à une période où les arbitrages d’épargne deviennent plus visibles. La baisse du Livret A à 1,5 % intervient alors que d’autres placements redeviennent compétitifs, et que l’assurance-vie montre une collecte solide.
Dans le même temps, la contrainte budgétaire pousse les gouvernements à chercher des ressources qui “ne se voient pas” immédiatement. Toucher aux taux (comme pour l’épargne réglementée) ou modifier des prélèvements sociaux sur certains revenus du capital a un effet réel, mais il est moins spectaculaire qu’une hausse frontale d’un impôt grand public. C’est exactement ce décalage qui nourrit la défiance : beaucoup de Français ont le sentiment qu’on promet de ne pas augmenter les impôts, tout en modifiant des paramètres qui finissent par peser sur le net.
Ce qu’il faut retenir, simplement
À la question “Sébastien Lecornu taxe les livrets et l’assurance-vie des Français”, la réponse factuelle est la suivante : il n’existe pas, à ce stade, de basculement du Livret A et des livrets réglementés dans l’impôt.
Ils restent exonérés. En revanche, une réforme a bien fait évoluer la fiscalité de certains revenus du capital en 2026, ce qui peut relever le taux global de prélèvement pour les revenus concernés. Quant à l’assurance-vie, elle n’a pas été “taxée” au sens d’une mesure générale sur tous les contrats, même si le sujet demeure structurellement sensible vu son poids dans l’épargne nationale.
Que retenir ?
L’info “choc” sur une prétendue taxe Lecornu sur “les livrets et l’assurance-vie” tient surtout d’un montage : elle confond baisse de rendement et hausse d’impôt, et elle emploie le mot “livrets” sans dire lesquels. Or, c’est précisément là que se joue la vérité.
Les livrets réglementés restent défiscalisés, et c’est officiel. Ce qui change en 2026, c’est plus technique : une fiscalité renforcée sur certains revenus du capital, dans un pays où l’État cherche des marges sans déclencher une crise politique sur l’impôt. Au final, le risque n’est pas seulement financier : c’est la confiance. Et sur l’épargne, la confiance vaut parfois plus qu’un point de rendement.